Code de la route

Comptant augmenter prochainement la liste des catégories de véhicules que mon permis m’autorise à conduire, je me retrouve, à quarante-deux ans bien tassés, à repasser mon code.

Assez présomptueusement, je m’étais dit que ça n’était qu’une formalité. Et puis après avoir raté une bonne dizaine d’examens blancs, je me suis décidé à acheter et à relire un code de la route. C’est fou le nombre de choses qui ont changé ! L’introduction du permis à points, du permis probatoire, de la conduite accompagnée, de la conduite supervisée, du contrôle technique automobile, l’introduction de préoccupations écologiques dans les réglementations, la modification des seuils d’alcoolémie et la prise en compte d’autres substances psycho-actives comme le cannabis et les médicaments…

Sans parler de tout ce que j’ai purement et simplement oublié. Par exemple, les règles précises d’allumage des feux de position, de croisement, de route, et d’antibrouillard. En usage normal, dans la vraie vie, bien sûr, je m’en sors très bien ; sauf que les photos qu’on vous propose dans les examens du code ne sont jamais des situations normales. Il s’agit toujours de cas limites, pour lesquels la connaissance de la règle exacte et ses (innombrables) exceptions est indispensable.

Mais malgré mes révisions, je descends rarement en-dessous des cinq fautes. Il faut dire que je pars du principe qu’il y a une logique. Grave erreur. Dix pour cent des questions ne répondent à aucune logique.

Pour une situation donnée, la bonne réponse peut être certaines fois « je passe », au prétexte que j’ai la priorité, puis d’autres fois « je ne passe pas », au prétexte que j’ai la priorité mais bon un peu de courtoisie ne fait pas de mal. Un piéton sur le bord de la route ? Un coup la bonne réponse est qu’il ne présente pas de danger, un autre coup qu’on doit se méfier parce qu’un piéton est imprévisible. (De toute façon, je ne sais pas vous, mais moi j’ai du mal à évaluer si un piéton présente un comportement dangereux sur une photo statique…) Il y a aussi des questions où aucune réponse n’est pertinente, comme celle où on vous demande si vous cédez le passage au piéton alors qu’il est de toute façon impossible étant donnée la configuration des lieux que vous croisiez sa route. Ou alors cette photo tout à fait claire et lumineuse où vous apprenez stupéfait que vous auriez dû allumer vos feux à cause des mauvaises conditions de visibilité.

Un jeune collègue qui vient de passer le permis m’assure que les questions posées à l’examen sont vraiment plus simples que celles posées à l’entrainement, mais j’ai quand même l’impression qu’il y a une composante hasardeuse bien plus grande que ce qu’elle devrait être dans ce genre d’examen.

Du coup, je stresse bêtement.

Victoire idéologique

Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Quand j’étais adolescent, dans mon quartier, dans mon milieu, dans mon lycée, être raciste était la dernière des tares. Traiter quelqu'un de raciste était une insulte grave, l’association SOS Racisme venait de se créer avec leur fameux slogan « touche pas à mon pote », le MRAP commençait à faire parler de lui, il y avait eu la Marche des Beurs entre Marseille et Paris, notre prof de français nous avait emmené voir le film Train d’enfer et toute la classe en était ressortie révoltée, et quand le FN avait fait péter les scores en 1986, les Béruriers Noirs avaient répliqué avec Salut à toi et bien sûr avec La jeunesse emmerde le Front National.

De nos jours, être raciste est une option acceptable. Certes, c’est toujours condamné par la loi, mais tout le monde s’en fout. Brice Hortefeux insulte régulièrement les Arabes ou les Rroms depuis cinq ans sans que personne ne bronche, sauf la gauche, mais justement, que la gauche s’indigne est interprété comme une preuve qu’être raciste est cool puisque ça fait râler les « bien-pensants ». Claude Guéant truque des statistiques pour « prouver » que les immigrés réussissent moins bien à l’école que les bons petits Français, l’INSEE s’indigne, l’affaire occupe les premières pages de Libé pendant trois jours, puis tout le monde oublie. Des gens comme Philippe Bilger ou Robert Ménard réclament le droit de dire que les immigrés sont majoritairement des délinquants « au nom du droit à décrire le réel » (sic) et il ne se trouve pas un seul journaliste en face pour leur répondre qu’interpréter le réel par le seul prisme de l’ethnie est une analyse quand même vraiment très faible, et de surcroît, fausse.

Je ne comprends pas ce qui s’est passé, mais j’en ai une petite idée. La droite a gagné sur le plan idéologique, et plus particulièrement sur l’idée qui veut que les gens soient responsables de ce qui leur arrive – ou pire, que cela résulte d’un ordre naturel. Dans les années 80, les pauvres étaient vus comme un effet secondaire négatif du système économique. Maintenant, on admet facilement que si les pauvres sont pauvres, c’est soit parce que ces feignasses ne se bougent pas assez le cul, soit parce qu’ils sont naturellement inadaptés à notre monde, et dans ce cas on ne peut rien pour eux. Idem pour les étrangers. Oh, bien sûr, on ne leur reproche pas leur couleur de peau ou leur lieu de naissance, ça, même la droite a conscience que ce serait idiot ; mais on leur reproche de ne pas vouloir vraiment s’intégrer, de ne pas oublier leur culture pour adhérer pleinement à la nôtre, on leur reproche de vouloir pratiquer une religion pas catholique, de ne pas faire assez d’effort pour parler parfaitement notre langue, etc. En fait, on leur reproche de faire exprès d’être différents, tout comme on reproche aux pauvres de faire exprès d’être pauvres.

Les débats sur l’identité nationale, la loi sur le voile, les propos racistes de nos ministres ou du chef de l’État, ça peut paraître n’être que des mots, mais de l’autre côté du téléviseur, il y a des gens qui les encaissent. La grossièreté des flics avec tout ce qui est basané, les tracasseries administratives délirantes pour tout ce qui n’est pas né dans l’hexagone, les délits de faciès permanents, ça peut paraître n’être que des brèves dans les journaux, mais ce sont de vrais gens qui les encaissent.

Traiter les gens comme de la merde, tôt ou tard, ça finit par faire de la merde. Je ne suis pas très confiant en ce que nous réserve l'année 2012.

Buste royal

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Veggies

Il ne vous aura sans doute pas échappé qu’un cheikh égyptien a déclaré récemment que les femmes devaient s’abstenir de toucher bananes, concombres, courgettes et autres carottes, du fait de la dangereuse ressemblance entre ces innocents végétaux et le pénis humain.

Bien sûr, interdire aux femmes de toucher des aliments peut poser de menus problèmes dans l’organisation du quotidien. Mais notre cheikh a tout prévu ! Si une femme a vraiment envie de manger un de ces horribles légumes phalliques, il lui suffit de demander à son mari de le découper préalablement ! Car une fois réduit en petit morceaux, le végétal perd sa ressemblance sexuelle et plus rien n’empêche la femme d’y toucher… Imparable logique.

Une autre logique tout aussi imparable, mais qui semble étrangère à cet illuminé, c’est que la banane ou la courgette ne ressemble pas moins à une bite quand c’est un homme qui la manipule que quand c’est une femme. Demander aux maris de cuisiner pour éviter que leur femme n’approche d’objets phalliques n’est donc rien d’autre qu’un encouragement à l’homosexualité. Ce qui me fait quand même doucement rigoler, vu que c’est probablement dans la tête de ce rigoriste un péché bien plus grand que celui qu’il veut éviter initialement…

Je ne saurais que trop conseiller à ce religieux de prendre ses bananes, ses concombres et ses courgettes et de se les foutre dans le cul. Pendant qu’il sera ainsi occupé à découvrir sa sexualité, il se préoccupera peut-être un peu moins de celle des autres et tout le monde y gagnera.

Le livre électronique

Voilà, j’ai craqué, j’ai demandé une liseuse électronique au Père Noël. Comme tous les bibliophiles, je suis un adorateur du livre papier ; mais le livre électronique apporte des avantages que je trouve ridicule de rejeter.

De plus, de même que le cinéma a cessé d’être du théâtre filmé pour devenir un langage artistique à part entière, je suis certain que les possibilités techniques du livre électronique autoriseront un jour des formes nouvelles. On peut imaginer des ouvrages de type « le livre dont vous êtes le héros » bien plus interactifs que ce qui se fait actuellement. On peut imaginer des ouvrages oulipiens de type Cent mille milliards de poèmes bien plus complexes et amusants que ce qu’avait pu faire Queneau avec ses bandelettes de papier. On peut imaginer des ouvrages qui seraient fournis avec des illustrations musicales ou des bruits d’ambiance. Il faut juste que les écrivains s’emparent du média et inventent le langage artistique qui va avec.

Ma seule réserve porte sur le manque de sensation d’avancement dans l’ouvrage. J’aime, avec un livre, voir l’épaisseur de papier augmenter à ma gauche cependant qu’elle diminue à ma droite. J’aime sentir physiquement que j’avance dans ma lecture, j’aime pouvoir quantifier d’un regard ce qui reste à lire. Le livre électronique ne rend pas cette sensation, ou alors de façon superficielle, par un simple pourcentage affiché dans un coin. J’ai peur que ça ne soit pas suffisant. Je verrai bien.

Vae Victis

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(Il n'est pas dans mes habitudes de commenter les photos que je publie ici, mais là, je tiens à préciser que je trouve cette statue d'un goût particulièrement douteux…)

Épices

Comme je suis légèrement psychopathe j’aime la régularité et la symétrie, à l’occasion de l’emménagement dans la nouvelle maison, j’ai jeté tous mes vieux flacons d’épices dépareillés – des verts, des jaunes, des oranges, des petits, des grands, des cylindriques, des parallélépipédiques – et j’en ai transvasé le contenu dans de jolis petits bocaux, tous parfaitement identiques, tous parfaitement alignés le long du mur.

Afin qu’on s’y retrouve, le copain avait préalablement relevé le nom de tous les épices et imprimé autant d’étiquettes à coller sur les flacons. Las, au moment du grand transvasement, nous découvrîmes, erreur funeste, qu’il avait imprimé les étiquettes sur un papier tout à fait banal, et non sur le papier autocollant espéré. Impossible d’étiqueter les flacons !

Je me suis dit : tant pis, pas de nom sur les bocaux, non seulement ça sera plus joli, mais de plus, je suis quand même capable de reconnaître les épices à l’odeur, au goût, à l’aspect et à la couleur, hein ! Deux mois plus tard, je peux vous dire que je fus quelque peu présomptueux sur ce coup-là. La cannelle, le poivre, la muscade, le sel au céleri, pas de souci. Le cumin, ça passe, quoiqu’il m’arrive d’avoir un doute. Mais entre le paprika et le chili un peu éventé ? Ou bien entre le thym, les herbes de Provence, et l’origan fatigué ? Quant au ras-el-hanout, pas moyen de remettre la main dessus.

Comme quoi, notre cerveau n’est pas très doué avec l’odorat. Nous savons parfaitement distinguer deux senteurs différentes, nous sommes capables d’apprécier le raffinement d’une nourriture épicée, mais dès qu’il s’agit de coller un nom précis sur une odeur, il n’y a plus personne…

Sinon, à propos d’épice, saviez-vous que la noix de muscade était un hallucinogène ? Je vous déconseille formellement d’essayer parce que la dose récréative est voisine de la dose mortelle (oui, la muscade est également toxique) et les effets secondaires sont réputés extrêmement longs et désagréables. Aucun risque de planer ou de s’intoxiquer en assaisonnant votre purée de pomme de terre, mais c’est une drogue parfois utilisée en prison par les toxicos quand ils n’ont plus accès à rien d’autre.

Arrêt de travail

Il ne vous aura pas échappé que le sémillant Laurent Wauquiez accumule depuis quelque temps les déclarations débiles sur les arrêts de travail qui seraient abusifs et les malades qui seraient irresponsables.

Est-il vraiment utile de démonter ce ramassis de conneries ? Oui ? Bon. Demander aux gens de travailler alors qu’ils sont malades, ce n’est pas seulement un manque d’humanité, c’est aussi parfaitement contre-productif. Diverses études montrent que financer des arrêts de travail revient moins cher que d’obliger les malades à travailler coûte que coûte. Moins cher à la collectivité, parce qu’en maintenant les malades à domicile, on évite qu’ils propagent leurs miasmes et leurs virus et causent d’autres malades ; moins cher aux entreprises, parce qu’un employé qui bosse avec 39°C de fièvre, on perd un temps délirant à réparer toutes les conneries qu’il fait[1].

Malgré tout le mépris que je peux avoir pour Laurent Wauquiez, je dois bien concéder que ce type n’est pas stupide. Les quelques arguments que je viens de citer, il les connait. Aussi, s’il se permet ce genre de déclaration, c’est parce qu’un probable stratège élyséen, sur la base de quelque sondage non moins élyséen, pense qu’il est possible d’en tirer un avantage électoral.

Je ne sais pas ce qui m’atterre le plus, entre les électeurs qui votent contre leurs propres intérêts et le politicien qui promeut une idée qu’il sait pertinemment inepte à la seule fin de conserver le pouvoir.

Astro Center TV

C’est sur le canal 195 que la Freebox dissimule une de ses plus belles merveilles, j’ai nommé : la chaîne Astro Center TV. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, des consultations de voyances et des prévisions astrologiques alternent avec des émissions où l’on décortique le thème astral des célébrités. Intérêt ? Nul. Pouvoir hypnotisant ? Maximal.

Toutes les consultations suivent le même schéma. L’intervenant, généralement habillé dans les tons gris pour être raccord avec la très stricte charte graphique de la chaîne, se présente. Il explique sa spécialité (tarots, astrologie, médium, spirite, radiesthésiste, charlatanisme…), donne le code qu’il faut composer sur son téléphone pour le contacter, rappelle que les dix premières minutes sont gratuites. Puis il prend un auditeur en ligne et la consultation commence.

Et là, pendant toute la durée de l’entretien, le puissant astrologue enfile les généralités comme des perles ; va à la pêche aux informations si grossièrement qu’on ne comprend même pas comment le client à l’autre bout du fil ne s’en rend pas compte ; puis ressort ces mêmes informations comme si elles venaient de lui être miraculeusement révélées par les cartes ou par les astres. Énorme. De l’authentique plumage de pigeons, en direct et en continu.

Mais là où on confine au sublime, c’est avec le petit speech de présentation récité ânonné par chaque voyant avant sa consultation. Il est le même pour tous et tous le débitent consciencieusement sans en changer un mot. Or, il contient un barbarisme, une monstruosité grammaticale, une hérésie syntaxique, une ode à l'analphabétisme à faire péter une veinule dans l’occiput d’un Maître Cappello : un conditionnel après un si. Dix à quinze fois par heure, du matin au soir, trois cent soixante-cinq jours par an, la même bourde inlassablement répétée. « Si vous aussi vous aimeriez me contacter, composez le XXXX sur votre téléphone. »

Au début de chaque consultation, je frémis, je guette la faute, celui-là va-t-il lire bêtement son prompteur comme tous les autres, ou bien va-t-il réfléchir, s’apercevoir qu’on lui fait dire n’importe quoi et corriger son texte ? Suspense, angoisse, tension maximale, je suis à deux doigts de l’orgasme ! Mon Dieu que c’est bon. Et presque à chaque fois, le voyant commet l’irréparable boulette. Il ne réfléchit pas. « Si vous aussi vous aimeriez. »

En même temps, hein, c’est un voyant. Ce n’est pas comme si on s’attendait à ce qu’il réfléchisse.

Au château de Pierrefonds

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Adrénaline

Lorsque j'étais adolescent, j'avais comme tout le monde entendu des dizaines de légendes excitantes sur les bas-fonds de Paris, notamment sur la faune qui peuplait les catacombes et sur celle qui se réunissait la nuit dans le cimetière du Père Lachaise. Arrivé à l'âge adulte, un esprit curieux comme le mien ne pouvait évidemment pas manquer d'aller éprouver la véracité de ces légendes.

Mes contacts avec les catacombes furent très limités. Les deux seules fois où je voulus m'y rendre, je me retrouvai embarqué dans une descente de police. Pas de bol. Un peu lassé par des nuits au poste, je ne fis jamais de troisième tentative. Pour le Père Lachaise en revanche, ce fut une toute autre histoire.

Je crois que c'est en 1988 que deux amis et moi-même décidâmes de nous introduire nuitamment dans le plus grand cimetière parisien. L'entreprise fut minutieusement préparée. Il fut décidé que nous passerions par un petit square donnant sur la rue des Pyrénées et au fond duquel, bien à l'abri de l'éclairage public, trônait une petite cabane ; il était facile d'escalader la grille de ce square puis de monter sur cette cabane pour se hisser ensuite sur le mur d'enceinte du cimetière. Une fois en haut du mur, on pouvait ramper quelques mètres à califourchon pour atteindre un endroit d'où il était possible de sauter sur un arbre, puis de glisser jusqu'au sol. Nous avions évidemment repéré tous ces détails en plein jour, lors de quelques expéditions préparatoires.

Ce fut par une belle nuit sans lune que nous mîmes notre plan à exécution. Je ne suis pas sûr que nous avions choisi la façon la plus simple de nous introduire dans le cimetière, mais toujours est-il que notre plan réussit parfaitement. Et c'est ainsi que nous passâmes une petite heure à déambuler parmi les tombes, dans une obscurité presque totale, à la seule lueur de nos torches. Nous fûmes déçus : franchement, à part le sentiment d'avoir transgressé un interdit, il n'y avait pas de quoi s'extasier. Aucune messe noire. Aucune secte satanique. Aucun individu louche ou suspect. Rien. Il n'y avait littéralement pas un chat, au sens propre comme au figuré. Restait néanmoins le plaisir de croiser quelques sépultures célèbres au hasard de notre exploration. Je me souviens notamment de Sarah Bernhardt, Jim Morisson, Frédéric Chopin… Sans oublier Victor Noir et son fameux gisant à l'entrejambe prometteur.

Pas grand chose, donc. Jusqu'au moment où.

Nous avions pratiquement terminé notre exploration et nous commencions à rebrousser chemin vers l'endroit où nous avions installé la corde qui devait nous permettre d'escalader le mur côté intérieur pour ressortir. Quand soudain, en passant à proximité de banales toilettes publiques, nous entendîmes le bruit caractéristique et incongru d'une chasse d'eau que l'on tire.

En une fraction de seconde, nous éteignîmes nos lampes et nous jetâmes à plat ventre derrière un buisson. Et là, tapis les uns contre les autres, osant à peine respirer, les os autant glacé par la surprise que par l’humidité et le froid de la terre, nous entreprîmes de guetter la porte des toilettes. Qui allait bien pouvoir en sortir ? Un gardien ? Un clodo ? Un junkie ? Un dingue nécrophile quelconque ? Nous échafaudions mentalement mille mensonges vaguement crédibles en prévision d’avoir à justifier notre présence en ces lieux. Bref, nous nous préparions à passer un sale quart d’heure.

Mais ce qui nous attendait était presque pire. Car tout simplement, ni rien ni personne ne sortit jamais de cette foutue pissotière. Rien. Personne.

Au bout d'une bonne demi-heure terrés contre le sol glacé, dans le silence le plus total, il fallut nous rendre à l'évidence : nous étions seuls. Pratiquement sans nous concerter, sur un simple échange de regard, nous nous levâmes d'un bond ; l'instant d'après nous courions tous les trois comme des dératés vers la sortie.

Quelques jours plus tard, nous revînmes sur les lieux aux heures normales d’ouverture, en plein jour, afin d’éclaircir le mystère. Deux hypothèses nous semblaient envisageables. Soit les toilettes étaient équipées d’une chasse d’eau automatique, le genre de dispositif actionné par une minuterie à intervalles réguliers ou par une cellule photo-électrique qu’un animal aurait pu déclencher. Soit il y avait bien quelqu’un, mais cette personne était sortie par une autre issue que celle que nous surveillions depuis notre buisson.

Aucune de ces deux théories ne résista à un simple examen des lieux. Il n’y avait pas de chasse d’eau automatique. Il n’y avait pas d’autre sortie.

Le mystère demeure donc. Ce qui ne m’a jamais empêché de retourner la nuit dans les cimetières.

Penne façon risotto aux olives et au chorizo

J’ai découvert récemment que l’on pouvait faire cuire des pâtes à la façon d’un risotto, c’est à dire non pas dans une grande quantité d’eau bouillante, mais dans une petite quantité de bouillon. Procéder ainsi dispense de l’égouttage en fin de cuisson, tout l’amidon reste au lieu de partir dans l’évier et les pâtes prennent naturellement l’aspect crémeux du risotto. Attention, recette !

Il vous faut :

Mode opératoire :

Découper le poivron rouge en petits dés. Les mettre dans une casserole à feu doux et laisser suer pendant une vingtaine de minute. Remuer régulièrement pour éviter que ça brûle. Ne pas mettre de matière grasse : il ne faut pas faire frire, seulement laisser cuire doucement.

Pendant ce temps, découper le demi-chorizo en petits dés et les olives vertes en petites rondelles, laver et ciseler le basilic. Réserver.

Préparer le bouillon en dissolvant un cube de bouillon de volaille dans un demi-litre d’eau bouillante. Laisser la casserole sur le feu : ce bouillon doit rester chaud pendant toute la préparation.

Émincer l’oignon et le faire revenir avec une bonne rasade d’huile d’olive dans une grande poêle à feu vif. Quand l’oignon est transparent, ajouter les pâtes crues. Bien remuer pour qu’elles s’enrobent uniformément d’huile, laisser chauffer quelques instants. Puis déglacer avec le verre de vin blanc et ajouter immédiatement une louche de bouillon de volaille bouillant.

Laisser les pâtes absorber le bouillon en remuant constamment. Dès qu’il n’y a presque plus de liquide, ajouter une nouvelle louche de bouillon chaud. Recommencer ainsi pendant 11 à 12 minutes, toujours en remuant sans interruption, toujours à feu vif. Normalement, un demi-litre de bouillon doit suffire, mais il se peut qu’il en faille un peu plus ou un peu moins suivant la température et suivant la qualité des pâtes. Anticipez si vous voyez qu’il va en manquer !

En parallèle, cinq minutes avant la fin de la cuisson des pâtes, ajouter les dés de chorizo, les olives et les feuilles de basilic ciselées à la casserole de poivrons. Laisser chauffer en remuant de temps à autre. La chaleur va faire rendre de l’huile au chorizo et les poivrons vont finir de cuire dans cette matière grasse pimentée.

Enfin, réunir les pâtes bien crémeuses et le mélange de poivrons, de chorizo et d’olives dans une casserole. Mélanger, saupoudrer de copeaux de parmesan. Servir immédiatement.

Buon appetito a tutti !

Principe de Peter

En France (et peut-être ailleurs dans le monde, je n’en sais rien, je n’ai travaillé que dans notre beau pays), écrire du code est mal vu. C’est un boulot considéré comme vulgaire, peu estimé, peu estimable. C’est stupide, parce que développer correctement est un travail qui réclame des facultés intellectuelles tout à fait respectables, ainsi que le prouvent des gens comme Donald Knuth ou Dennis Ritchie (dont la mort la semaine dernière est passée relativement inaperçue). Mais c’est comme ça. Développer est perçu comme un boulot de technicien, comme un boulot sous-qualifié.

Du coup, quand un développeur fait bien son travail et qu’on cherche à lui offrir une promotion, on le nomme à un poste que l’on considère comme plus honorable, c’est à dire à un poste… de non-développeur. Paradoxe du métier : plus vous êtes bon, plus il y a de chances que vous écriviez moins de code, et écrire moins de code reste le meilleur moyen d'escalader l’échelle sociale et d’augmenter votre salaire.

Il se trouve que je me débrouille plutôt bien en développement. Alors chez GrosseBouâte SA, ça n’a pas raté. J’y suis depuis à peine un an et on m’a déjà promu, en vertu de ce fameux principe qu’on ne peut quand même pas laisser un bon développeur faire son métier, juste son métier, rien que son métier. Me voilà donc manager d’une équipe de R&D, responsable des développements embarqués. Je passe mes journées à organiser des trucs et des machins, à tenir à jour des tableaux de bord, à répartir des tâches, à chiffrer des projets sur lesquels je ne travaillerai jamais, à faire des choix d’architecture que d’autres implémenteront.

Parfaite illustration du principe de Peter, car moi, je ne sais pas gérer l’humain. Quand un développeur de mon équipe vient me présenter avec fierté ce qu’il a réalisé, qu’il attend un compliment, des félicitations, un encouragement, alors que son boulot est objectivement si merdique qu’il faudra le refaire, je ne sais pas comment réagir, comment rectifier le tir sans être trop négatif. Quand un développeur ne parvient pas à coder un algorithme alors que je lui en fourni une description complète ainsi qu’un lien vers une page web qui en propose des exemples d’implémentation, je ne sais pas quoi dire d’autre que « mais enfin t’es con ou quoi ? ». (Oui, c’est du vécu.)

Je suis allé au magasin pour acheter quelques louches de diplomatie, deux doigts de psychologie et une pincée de pensée positive. Mais je n’ai pas trouvé. Alors je suis reparti avec Le management pour les nuls. On verra bien ce que ça donnera.

Coloquintes

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La maison hantée

Dans la nouvelle maison, il y a un bruit. Un bruit sourd. On l’entend principalement la nuit lorsque tout est calme, mais j’ai bien l’impression qu’il ne s’arrête jamais.

Ce sont des coups brefs, sourds, qui se répètent de façon imprévisible, quoiqu’à intervalles assez réguliers. Un peu comme si quelqu’un se tenait dans la cave et donnait des coups de bélier dans les fondations. Impossible d’en localiser précisément l’origine, c’est trop bref, trop imprévisible, le son est trop faible, il se répercute dans toute la structure du bâtiment, il semble provenir de partout et nulle part.

La première fois que nous l’avons entendu, nous avons pensé qu’il s’agissait de cambrioleurs tentant de forcer les portes du garage – la voisine s’était fait voler sa voiture quelques semaines plus tôt. Mais nous n’avons vu personne, et puis ça ne correspond pas au fait que ce bruit mystérieux ne s’interrompt jamais. Ca ne peut pas non plus être le voisin avec qui nous avons un mur mitoyen, il n’est jamais là. J’ai envisagé l’hypothèse d’un arbre dont les branches cogneraient régulièrement dans la toiture, mais ça ne semble pas coller non plus. Il y a aussi pas mal de chats dans le quartier qui trouvent fort agréable de séjourner sur le toit des garages, mais je doute que des bestioles aussi petites causent un tel barrouf.

C’est peut-être le pharmacien à côté qui est séquestré depuis une semaine dans son officine par des dealers de drogue et qui donne des coups dans les murs pour attirer l’attention. Ou alors, c’est la vieille en face qui héberge un atelier clandestin dans son garage, avec vingt Chinois enchaînés qui jouent de la machine à coudre nuit et jour. Ou alors ce sont les fondations qui travaillent parce que nous sommes situés sur un nœud d’énergie tellurique et le 21 décembre 2012, la fin du monde commencera par la destruction de notre maison.

Le plus probable reste que la maison est tout simplement hantée. L’ancien propriétaire a dû emmurer sa femme vivante dans le mur de la chambre et c’est son esprit qui frappe pour essayer de s’échapper. Ou alors la maison est construite sur la terre sacrée d’un vieux cimetière Hopi, et leurs esprits ne seront calmés que lorsque le quartier aura été rasé. Bientôt, ce seront les objets qui se déplacent tous seuls, les coupures de courant inexpliquées, la rouille qui sort des robinets et les murs qui saignent (mais ça, ça ne se verra pas, parce que nos murs sont déjà peints en rouge).

Nous hésitons encore entre prendre rendez-vous avec un exorciste et appeler Carole Rousseau et Jacques Legros afin qu’ils viennent faire un reportage pour la prochaine édition des Trente histoires les plus mystérieuses. Surveillez TF1.

À la Poste

Une fois de plus, le facteur n’a pas sonné et s’est contenté de laisser un avis de passage dans la boîte aux lettres. Il n’a même pas daigné y cocher l’une des trois cases prévues pour expliquer la raison de la non-distribution du colis. Normal : aucune n’aurait convenu, je n’étais pas absent, ma boîte aux lettres est bien normalisée, ma sonnette est parfaitement accessible et fonctionne.

Aussi me permets-je respectueusement de suggérer à l’administration des postes de revoir la forme des avis de passage afin d’y ajouter la case suivante, probablement plus adaptée à la réalité actuelle du terrain :

Suite à la privatisation de nos services, notre paradigme n’est plus de rendre service aux usagers mais de maximiser les profits de nos actionnaires. Ceci passant par une réduction drastique du nombre de facteurs et par le remplacement des fonctionnaires assermentés par des vacataires incompétents, vous comprendrez que nous n’avons vraiment ni le temps ni l’envie de monter frapper à votre porte pour vous remettre votre colis en main propre. (Et ce, même si nous nous engageons à le faire dans les conditions générales de vente de notre service Colissimo, même si votre colis contient des objets périssables, même si vous aviez pris votre matinée de boulot pour attendre ce colis urgent.) Merci de venir faire une heure de queue samedi matin pour venir chercher votre colis de merde vous-même au bureau désigné ci-contre.

Bon, d'accord, c'est un peu long pour figurer sur l'avis de passage, mais en écrivant avec des petits caractères, non ? Et sinon, je voudrais aussi signaler que le type qui a pondu la nouvelle organisation des bureaux de poste est un grand psychopathe.

Tactique classique. On prend un service public qui marche bien, puis on le réforme (au prétexte de le moderniser) de telle sorte qu’il ne marche plus. Les usagers râlent, trouvent insupportable cette situation de monopole qui les oblige à dépendre d’un service devenu pourri, exigent l’ouverture à la concurrence. Et on privatise, avec l’assentiment général, un service que tout le monde, dix ans plus tôt, refusait catégoriquement de privatiser.

Le pire, c’est qu’on se fait avoir à chaque fois.

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