Tic-Tac

J’ai acheté une magnifique pendule pour décorer notre nouveau salon. Une grosse pendule, le genre à quatre cadrans qui donnent l’heure à Paris, Londres, New-York et Hong-Kong, le genre qui vous donne l’impression de vous trouver dans la situation room de la Maison Blanche en pleine crise avec le Président des États-Unis qui sauve le monde juste à côté de vous.

Un amoureux des belles mécaniques tel que moi ne peut s’empêcher de rêver en imaginant le complexe mécanisme d’horlogerie qui doit propulser l’ensemble et maintenir toutes ces aiguilles synchronisées. Le pendule de torsion qui oscille avec une isochrone majesté sous l’effet d’un petit électro-aimant, la roue à échappement, les arbres qui transmettent le mouvement et les engrenages qui le démultiplient de telle sorte que les quatre grandes aiguilles tournent exactement douze fois plus vite que les quatre petites, et toutes ces sortes de choses fascinantes.

Mon cul, oui.

Arrivé à la maison, j’ai déballé le précieux objet et l’ai retourné. Au verso, point de mécanisme complexe, point d’élégants engrenages. Juste quatre horloges en plastique de fabrication chinoise collées côte à côte au pistolet à colle (bavures dégueulasses incluses dans le prix) à l’arrière du cadran. Quatre horloges, avec quatre piles, quatre mécanismes indépendants, qui émettent quatre tic-tac admirablement désynchronisés. Chaque fois que je l’entends, je ne peux m’empêcher de penser au Poème symphonique pour 100 métronomes de György Ligeti.

J’avoue que je suis un peu déçu.

This must be the place

L’improbable film italo-franco-irlandais de la semaine que je suis bien content de ne pas avoir raté : This must be the place de Paolo Sorrentino. Cheyenne, ex-pop star gothique à la retraite (exubérance capillaire et maquillage visiblement inspirés par Robert Smith) vit une vie de lenteur et d’ennui dans la banlieue de Dublin. La mort de son père, avec qui il avait coupé les ponts depuis 30 ans, le rappelle à New-York. Il décide alors de partir à la recherche du criminel de guerre nazi qui a persécuté son père à Auschwitz.

C’est plus fort que moi, je ne peux pas résister à un road-movie. Celui-là répond scrupuleusement à tous les critères du genre : paysages américains grandioses qui défilent, personnages pittoresques croisés à chaque étape, incidents de parcours divers, et un héros qui part en quête de quelque chose, trouve autre chose, et sort finalement transformé de l’aventure. On ne peut plus classique, je vous dis !

Ce qui est moins classique, c’est qu’il s’agit d’un film excessivement lent. Sean Penn parle au ralenti – c’est d’ailleurs assez horripilant au début. Il voyage au ralenti, choisissant le bateau plutôt que l’avion pour traverser l’Atlantique. L’action progresse par tous petits pas, le réalisateur prend manifestement beaucoup plus son pied à nous montrer des successions de jolis plans qu’à faire avancer son histoire. Du coup, il faut s’accrocher, beaucoup de scènes ne prennent sens qu’après un long moment, quand toutes les pièces du puzzle finissent par s’emboîter.

L’ensemble est plaisant, mais il ne faut pas s’attendre à un film très subtil. L’intrigue est simpliste et ne prétend pas à la cohérence, la fin est facile et cousue de fil blanc, il y a des métaphores pas trop finaudes, comme cette grosse valise à roulette que Cheyenne traîne absolument partout, symbolisant son passé qui le ralentit et l’entrave. Mais on s’en fout. On est là pour le jeu émouvant et fragile de Sean Penn, pour les personnages poétiques, pour les belles images et pour la bonne musique (signée David Byrne, le leader des Talking Heads, qui fait d’ailleurs un cameo dans le film). Et ça marche bien.

À voir – évidemment – en version originale, pour ceux qui veulent exercer leur oreille à reconnaître les accents : coproduction internationale oblige, il y a des acteurs venus d’un peu partout. Mon accent préféré : le mafioso sicilien croisé au restaurant japonais…

Monumenta 2011 (2)

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Monumenta 2011 (1)

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Un genre d’incompétence

Dernier épisode de la croisade contre l’introduction d’une pincée de diversité sexuelle dans les programmes scolaires : quatre-vingt députés signent une lettre ouverte au Ministre de l’Éducation pour lui demander le retrait des manuels scolaires de SVT, au motif que ce qui s’y trouve relèverait de l’idéologie et non de la science. Or, l’école se doit de n’enseigner que des choses scientifiquement exactes.

Bon alors déjà, en préambule, je voudrais rappeler qu’à chaque fois que des cathos reprochent à des scientifiques d’être idéologues, Dieu s’étrangle de rire et le Christ perd encore un peu plus tout espoir de trouver un fidèle, rien qu’un seul, qui ait compris son histoire de paille et de poutre.

Ensuite, de quoi parle-t-on ? Principalement de sociologie. On pourra être surpris de trouver de la sociologie dans un manuel de biologie, mais d’un autre côté, il est logique que ces éléments de connaissance trouvent leur place dans la partie du programme consacrée à l’éducation sexuelle. Or en France, l’éducation sexuelle obligatoire est faite en classe de SVT. Au chapitre reproduction. Ce qui est logique également puisque la sexualité ne peut se concevoir que dans l’optique de la reproduction. C’est bien pour cela qu’on n’a envie de sexe que lorsqu’on a envie d’avoir un bébé, c’est bien pour cela qu’on a un bébé à chaque fois qu’on a une relation sexuelle, et c’est bien pour cela que ni la stérilité ni les relations homosexuelles n’existent. Voilà de bons exemples de vérités scientifiques bien établies qu’il est important que l’école transmette aux enfants !

Bref, la théorie du genre (ou du moins le début de commencement d’introduction à, parce que les queer studies forment un ensemble un poil plus vaste que les trois banalités et demi dont il est question dans ces manuels litigieux) relève de la sociologie. Examinons donc les formations et les compétences des quelques signataires de cette lettre ouverte. Richard Mallié : chirurgien dentiste. Christian Vanneste : études de philosophie. Lionnel Luca : études d’histoire. Jacques Myard : études de droit public. Bernard Debré : urologue. Eric Raoult : études de journalisme. Hervé Mariton : ingénieur. Impossible de trouver les noms des autres signataires, mais je suppose qu’on y trouve grosso modo les membres du collectif Droite Populaire, dont il est facile de vérifier que pas un seul d’entre eux n’a suivi le moindre cursus en sociologie – ni n’a le moindre passé de pédé ou transsexuel militant qui aurait pu lui conférer une légitimité sur ces questions.

Hein ? Quoi ? Comment ? Des députés auraient un avis péremptoire sur la scientificité d’une théorie portant sur un sujet dont ils ne savent à peu près rien et qui se trouve totalement en dehors de leurs domaines de compétence ?

Mais c’est complètement impossible, voyons. Aucun élu n’aurait le culot de parler de choses qu’il ne maitrise pas, il prendrait trop le risque de passer pour un con...

Harpagon et Tartuffe

Il n’est pas rare de voir les milliardaires, sur la fin de leur vie, offrir une grosse part de leurs biens à des associations caritatives. Ainsi Bill Gates, qui a légué il y a quelques années 95 % de sa fortune à sa fondation. Je trouve ça très intéressant psychologiquement parlant. Ces gens ont le cerveau programmé pour gagner, pas pour perdre, ils n’offrent pas de l’argent, surtout d’aussi grosses sommes, ça va à l’encontre de leurs mécanismes mentaux ; je suis persuadé qu’en faisant ces dons, ils s’achètent en réalité quelque chose, de façon déguisée. Mais quoi ?

Déjà, probablement quelque chose de l’ordre de la bonne image publique – ce n’est pas un hasard si ces dons énormes sont généralement médiatisés. Une bonne image, c’est bon pour les affaires. Beaucoup de consommateurs préfèrent acheter des produits fabriqués par une entreprise éthique plutôt que par une entreprise qui fouette des enfants au Vietnam. C’est bon en interne également. Les salariés acceptent d’autant mieux de se faire exploiter qu’ils ont une bonne image de leur entreprise et de leur patron et qu’ils sont convaincus de travailler pour une bonne cause. Mais ces milliardaires s’achètent probablement aussi quelque chose d’un peu plus subtil, une sorte de bonne conscience, de paix avec eux-même ; car j’ai tendance à croire qu’on ne peut pas devenir si démesurément riche par rapport au commun des mortels sans en concevoir une certaine culpabilité, et qui se croit coupable pense devoir se racheter d’une façon ou d’une autre…

Bien sûr, ces dons colossaux sont une excellente chose pour les associations qui en bénéficient. Il ne faudrait cependant pas en généraliser le principe. Il ne faudrait pas que la charité individuelle remplace la solidarité collective. L’impôt me parait un moyen irremplaçable de redistribution des richesses, parce qu’il permet de financer des causes bien plus diverses que la charité (cette dernière ne tend à financer que ce qui est populaire : santé, éducation, art, etc.), et aussi parce qu’il coûte structurellement bien moins cher à collecter. N’importe quelle association caritative dépense au moins 20 à 30 % des sommes récoltées à organiser la dite récolte ; tandis que l’État ne dépense qu’environ 1 % des recettes fiscales à collecter l’impôt.

Pour autant, ne tombons pas dans le piège de ce mouvement des seize grosses fortunes françaises réclamant à être imposées davantage. Oui, le principe de l’impôt est supérieur au principe des dons et il vaut mieux qu’on taxe les milliardaires plutôt qu’on attende qu’ils donnent spontanément ; mais il ne faudrait pas non plus nous prendre pour des cons.

Une grande vertu de l’affaire Bettencourt fut qu’elle nous a beaucoup appris sur le taux d’imposition réel des milliardaires et sur les magouilles qu’ils utilisent pour échapper au fisc : entreprises off-shore, placements à l’étranger, dissimulation de comptes, multiplication des dons déductibles à des associations politiques bidons, etc. Cette brave Liliane, en pourcentage de nos revenus respectifs, paie moins d’impôts que moi ! Et elle vient maintenant se répandre dans les journaux, suppliant qu’on l’impose davantage pour le bien de notre pays… Quelle hypocrisie.

Ami milliardaire, j’ai un truc pour toi. Si tu veux sincèrement payer plus d’impôt, pas besoin de campagne de presse, pas besoin de voter une nouvelle loi de finance. C’est beaucoup plus simple que ça : arrête juste de frauder le fisc.

En baie d’Audierne

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Peinture contemporaine

Une critique que j’entends souvent à propos de la peinture contemporaine est qu’elle ne représenterait pas la réalité. Je trouve un peu bizarre que ce critère de représentation de la réalité ait une quelconque importance, mais admettons. Si l’on s’en tient à une définition intuitive de la réalité qui serait en gros : ce qui existe dans la nature et que nos yeux peuvent voir, alors c’est vrai, les projections de peinture colorée de Pollock ou les figures géométriques de Mondrian ne représentent pas la réalité.

Le problème, c’est que l’art classique non plus. Allez donc au Louvre et plantez-vous au milieu de n’importe quelle salle. Vous serez entourés de scènes religieuses ou mythologiques, d’angelots, de paysages purement imaginaires. Tout cela existe-t-il ou a-t-il existé ? Psyché a-t-elle réellement été ranimée par l’Amour, le Chancelier Rolin s’est-il réellement agenouillé devant la Vierge, la duchesse de Villars prenait-elle réellement son bain avec Gabrielle d’Estrées en lui pinçant le téton ? Bien sûr que non. La peinture classique ne représente pas davantage la réalité que la peinture contemporaine. Aussi bien l’une que l’autre ne figurent que des symboles qu’il appartient au spectateur de décoder. La différence à mon sens est que dans la peinture contemporaine, on comprend d’emblée qu’on n’y arrivera pas sans une explication de l’artiste (ce qui n’est pas forcément grave, pas besoin de comprendre pour être viscéralement touché), alors que dans la peinture classique, on croit pouvoir décrypter immédiatement ce que l’on voit.

C’est un leurre. La plupart du temps, même quand il s’agit de peinture figurative, on ne décrypte rien du tout. Du fait que nous baignons dans une culture chrétienne, nous savons instantanément reconnaître une Annonciation, une Cène ou une Crucifixion lorsque nous en voyons une ; nous avons les billes pour comprendre ce que ça représente, à la fois visuellement et symboliquement. Mais un Hindou ou un Chinois voit-il autre chose dans une Crucifixion qu’un type barbu cloué sur une croix ? Et nous-même, savons-nous comprendre sans explication complémentaire toutes les peintures qui ornent nos musées ? Si on vous place devant La Mort de Socrate, saurez-vous comprendre qu’il s’agit de Socrate, que le verre qu’il tient à la main contient de la ciguë, que les jeunes garçons autour de lui sont ses étudiants ? Si on vous place devant une toile représentant le martyr d’un obscur Saint de seconde zone, saurez-vous comprendre de quel Saint il s’agit, ce qu’on est en train de lui faire et pourquoi ? Si l’on vous place devant une scène de bataille, saurez-vous l’identifier, saurez-vous même différencier une bataille mythologique purement imaginaire d’une bataille historique ? Je n’en suis pas certain. Sauf cas exceptionnel, comprendre une œuvre classique demande autant de bagage intellectuel que comprendre une œuvre contemporaine. Sans ce bagage, La Mort de Socrate ne représente guère qu’un vieil homme debout qui boit un verre devant une foule éplorée. Bien sûr, du fait qu’il s’agit d’une œuvre figurative, vous avez au moins accès à ce premier niveau de signification, vous pouvez au moins vous extasier sur la beauté des traits du personnage ou sur le rendu de la perspective. C’est déjà ça, mais ça ne va quand même pas très loin, ça ne dit rien de l’intention du peintre et du message qu’il a voulu faire passer.

Disons que l’art classique, c’est comme un article de maths ou un texte juridique : vous comprenez tous les mots pris isolément, la forme vous est familière en apparence, mais dans le fond, il y a de fortes chances que le sens global vous échappe si vous n’avez pas une certaine formation. Tandis que l’art contemporain, c’est un texte dans une langue étrangère : vous ne comprenez même pas les mots.

Au final, ça revient au même.

La confusion des extrêmes

Depuis quelques mois, dans beaucoup de médias généralistes, Mélenchon et Le Pen sont mis dans le même sac. Par exemple, les sympathisants du premier et de la seconde sont regroupés dans la même colonne quand on présente les résultats d’un sondage. Ou alors, ils sont cités ensemble dès qu’il est question des bords extrêmes de l’échiquier politique. On trouve aussi des articles expliquant doctement que l’un et l’autre se rejoignent au prétexte qu’ils chassent sur les mêmes terres électorales.

Ce genre de confusion me gêne. Non, Mélenchon et Le Pen, ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas la même vision des individus, ce n’est pas le même modèle de société, ce ne sont pas les mêmes diagnostics aux problèmes des citoyens et le plus souvent, ce ne sont pas non plus les mêmes solutions. Laisser croire le contraire, c’est le niveau zéro de l’analyse politique, c’est entretenir sciemment l’idée un peu facile, un peu molle, mais politiquement mortifère, que la gauche et la droite, c’est la même chose.

Examinons leurs idées. L’un est contre la peine de mort, l’autre est pour. L’un fait plutôt pencher le curseur vers l’éducation, l’autre vers la répression. L’un souhaite intégrer les étrangers, par exemple en leur donnant le droit de vote aux élections locales, l’autre souhaite réduire leurs droits, voire les expulser du territoire. L’un est favorable à l’IVG, au mariage gay et à quelques autres idées progressistes, l’autre est résolument opposée à toute idée pro-choix. L’un est laïc, voire anti-clérical, l’autre chouchoute les cathos et ne s’affirme laïque que quand ça l’arrange, c’est-à-dire pour pouvoir taper sur les musulmans. L’un veut rester dans l’euro, l’autre veut en sortir. L’un est résolument anti-capitaliste, l’autre est de tendance plutôt libérale. En fait, leur seul point commun, c’est leur radicalité, qui fait que s’ils accédaient un jour au pouvoir, ce serait une catastrophe…

Bien sûr, les deux cherchent à draguer les mêmes électeurs. Mais s’ils y parviennent, ça ne veut pas dire qu’ils ont les mêmes idées, ça veut juste dire que leurs électeurs le pensent. Et comment pourrait-il en être autrement, puisque les médias, en regroupant souvent l’extrême-gauche et l’extrême-droite, encouragent cette confusion des extrêmes dans la tête des électeurs ?

Dans les grottes de Rocamadour

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De retour

C’est fou ce qu’on trouve le temps de faire dès qu’on n’a plus de blog à nourrir. J’ai travaillé plus que jamais chez Grosse Bouâte SA, j’envisage de remplacer mon puissant bolide taïwanais par un très puissant bolide japonais, j’ai fait ma Valérie Damidot dans la nouvelle maison (le déménagement approche), j’ai publié une application d’astronomie pour iPhone qui se vend ma foi plutôt bien, j’ai passé quelques jours à Toulouse en fort bonne compagnie, j’ai visité Rocamadour où des scouts ont tenté de nous évangéliser, j’ai bu du vin de noix et cuisiné de la charcuterie maison, j’ai même lu quelques bouquins ! Mais si, vous savez bien, le truc en papier sans écran ni clavier…

Seulement voilà. Les présidentielles approchent. Je ne peux tout de même pas rester sans blog alors qu’une campagne présidentielle aussi drôle que celle qui s’annonce va débuter bientôt ! Je rouvre donc ad virgilium. Il y a un nouveau décor – mais on s’en fout, plus personne ne lit de blog ailleurs que dans son agrégateur. Il y a une Très Stricte Quoiqu’Éclectique Ligne Éditoriale™ qui sera probablement un peu différente de la précédente.

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