Mots de passe

Je suis horrifié par la politique de sécurité de la plupart des sites web. Peut-être qu’il manque une solide formation aux développeurs web sur les questions de sécurité. Peut-être que les clients n’en ont rien à foutre et ne sont pas prêt à payer un poil plus cher pour avoir un site mieux sécurisé. Pire, peut-être qu’ils sont prêts à payer mais qu’on les arnaque en leur vendant de la merde.

Commençons par un principe de base : jamais personne ne doit jamais avoir accès à un mot de passe, par aucun moyen, sous quelque forme que ce soit. Jamais. JAMAIS ! Pourquoi ? Parce que les utilisateurs ont tendance à toujours utiliser le même mot de passe partout. C’est mal, mais ils le font quand même. Du coup, si un mot de passe est compromis sur un site quelconque par une personne mal intentionnée, il y a toutes les chances pour qu’elle essaie de voir si par hasard, ce mot de passe ne fonctionnerait pas aussi sur d’autres sites : twitter, facebook, la boîte mail de l’utilisateur, etc. La boîte mail est bien sûr le plus sensible. Une fois qu’un tiers a accès à vos mails, il a accès à l’option  « J’ai oublié mon mot de passe »  de tous les sites sur lesquels vous avez des comptes.

Ne croyez pas que seul un hacker de haut niveau puisse pirater un site. Ça peut être un employé de la boîte qui gère le site web et qui a tout naturellement accès à la base de données qui se trouve derrière. Ça peut aussi être l’ordinateur qui fait tourner le site qui est saisi par un huissier sur ordre de justice, puis revendu aux enchères à un inconnu avec toutes les données qu’il y a dessus (la boîte où je travaillais en 1999 a été confrontée à ce problème). Ça peut être un bug qui fait qu’un utilisateur régulier a accès aux infos d’un autre utilisateur (le site de Navigo a eu ce problème il y a quelques années).

De ce principe de non-accessibilité des mots de passe découle quelques règles de conception technique.

Hélas, la majorité des sites n’appliquent pas ces principes. Le niveau de sécurité qu’ils fournissent est plutôt bas et pour éviter les problèmes, je ne saurai que trop vous conseiller d’utiliser un mot de passe différent à chaque fois. Ainsi, si un mot de passe est corrompu sur un site, les conséquences seront limitées à ce site. Bien sûr, il peut être difficile de mémoriser autant de mots de passe. Pour s’aider, on peut utiliser les astuces suivantes :

Un autre principe, moins intuitif a priori, est que le mieux est l’ennemi du bien. En tant que développeur de site web, vous croyez augmenter la sécurité en exigeant des utilisateurs qu’ils choisissent des mots de passe complexes et qu’ils les changent régulièrement ? Erreur. Vous la diminuez, parce qu’à partir d’un certain niveau de complexité, les utilisateurs n’ont pas d’autre choix que de noter leur mot de passe sur un post-it pour réussir à s’en rappeler… Et un post-it, ça s’égare.

D’une façon générale, je pense qu’il ne faut pas trop imposer de contraintes sur le choix des mots de passe. Il faut exiger un niveau de sécurité minimal pour éviter les choix idiots (et pourtant répandus…). Mais interdire ou obliger certains caractères est plutôt de nature à emmerder l’utilisateur, et donc à baisser la sécurité. À propos de la résistance des mots de passe, ce petit strip de XKCD est éloquent.

Passons à cette abomination qu’utilisent pratiquement toutes les banques de nos jours sur leurs sites web (et même sur leurs applications iPhone ou Android) :

codebanque.png

Voilà un parfait exemple du gadget qui rassure tout le monde alors que ça fait en réalité diminuer la sécurité, et cela pour deux raisons.

Ce truc réussit donc l’exploit de faire passer la sécurité des sites bancaires de pipeau à pipeau moins moins tout en faisant chier les utilisateurs. J’espère que son créateur a déjà sa place réservée aux enfers.

À propos de sécurité pipeau, faites-moi penser à vous parler un jour de cette grosse arnaque que sont les scanners d’empreintes digitales…

Toile de Jouy

C’est par simple souci d’exhaustivité que le Musée de la Toile de Jouy figurait sur notre liste des musées à visiter. Parce que je l’avoue, l’idée de voir une exposition de bouts de tissus imprimés de motifs champêtres du XVIIIe siècle ne m’emballait pas franchement !

jouy_01.jpg

D’ailleurs, j’ai bien vu qu’on faisait tache dans le décor quand nous sommes entrés. Avec nos blousons de moto et nos casques sous le bras, dans le hall de style bonbonnière anglaise, entre deux mamies en déambulateur, nous étions à peu près autant à notre place que des Hell’s Angels venant acheter des napperons brodés dans un magasin de dentelles.

jouy_02.jpg

Mais les préjugés sont faits pour être dépassés ! Contre toute attente, j’ai plutôt apprécié. Du moins le rez-de-chaussée de l’exposition. J’ai découvert que l’obscur Oberkampf qui a donné son nom à la station de métro parisienne était en fait le fondateur de la manufacture de toile de Jouy. J’ai découvert que les motifs étaient imprimés par une technique tout à fait similaire à la gravure classique : des plaques de bois ou de cuivre gravées, encrées, puis pressées sur l’étoffe. J’ai découvert les improbables méthodes de fabrication des teintures, comme par exemple le rouge obtenu en broyant des larves d’insectes.

jouy_03.jpg

J’ai aussi découvert que l’introduction du coton en France avait donné lieu à des lois ultra-protectionnistes, le gouvernement cherchant à sauvegarder nos industries textiles locales (laine et soie principalement). Mais comme souvent, plus on essaie d’interdire, plus ça suscite de l’engouement et de la curiosité. Du coup, le marché des étoffes-ressemblant-à-du-coton-indien-mais-qui-n’en-sont-pas a explosé, sans parler de la contrebande. Le Roi a donc fini par autoriser l’implantation de quelques manufactures sur le territoire français, qui garderont assez longtemps le monopole de la production des toiles de coton. De la démondialisation mélenchoniste en plein XVIIIe siècle !

jouy_04.jpg

L’étage en revanche m’a barbé, avec son exposition de dizaines d’échantillons de tissu. Certes, j’ai appris que contrairement à ce que je croyais, la toile de Jouy, ce n’était pas que des motifs champêtres naïfs. C’était aussi des scènes mythologiques, des allusions à des événements politiques (comme la prise de la Bastille), des références aux découvertes scientifiques (l’invention des aérostats par exemple), des motifs géométriques de style cachemire, le tout souvent gravés par de grands noms de l’époque. Mais quand même. Ca reste aussi palpitant que de feuilleter le catalogue de papiers peints chez Leroy Merlin.

Kawette !

Après moult péripéties, Kawasaki m’a enfin livré ma nouvelle moto ! C’est un modèle unique : comme l’importateur n’avait plus de stock, le garage m’en a fait une sur mesure en récupérant un carénage je-ne-sais-où et en le montant sur le modèle que je voulais. D’où ce ressort d’amortisseur rouge vif, aussi incongru que magnifique.

kawette.jpg

Premières impressions.

Ne reste plus qu’à lui trouver un nom. Le copain propose de l’appeler Eva, parce qu’elle est verte et jolie… En plus, l’amortisseur rouge n’est pas sans rappeler de fameuses lunettes ! Mais je crois qu’au final, c’est Kawette qui va s’imposer.

Soleil Vert

La semaine dernière, une connaissance m’expliquait que dans une élection, tous les sujets n’avaient pas la même importance et qu’il fallait parfois accepter d’être en désaccord avec des détails secondaires du programme d’un candidat si par ailleurs, on était en accord sur des sujets fondamentaux. Et, ajouta-t-il mystérieusement, « je ne voterai jamais pour un candidat qui promet de tuer mes parents lorsqu’ils seront trop vieux ». Je n’ai pas relevé pour ne pas m’embarquer dans une discussion politique infernale, mais j’avoue que ma curiosité fut piquée au vif. De qui parlait-il ? Quel candidat pouvait bien promettre pareille chose ?

Aujourd’hui, suite à quelques allusions de sa part et suite à la lecture d’un article du Monde sur le vote des catholiques pratiquants, j’ai compris. Il parlait de Hollande et de son intention de réviser la loi Léonetti sur l’euthanasie.

L’idée serait en gros, si je comprends bien, d’autoriser les personnes qui en font la demande et qui sont atteintes d’une pathologie incurable à pouvoir accéder au suicide médicalement assisté. C’est effectivement très grave ! La preuve : si dans cette phrase on remplace « autoriser » par « obliger », si on remplace « les personnes qui en font la demande » par « tout le monde », si on remplace « atteint d’une pathologie incurable » par « trop vieux », si on remplace « pouvoir accéder au suicide » par « se faire assassiner », la proposition de Hollande nous conduit tout droit à Soleil Vert !

C’est sûr qu’avec ces gens qui quand on leur expose une idée comprennent l’exact opposé de chacun des mots qu’on utilise, le débat va être difficile. Entre ça et l'invasion des chars soviétiques, je voudrais bien savoir, parmi les électeurs de Sarkozy, combien n’ont pas voté contre le programme de Hollande mais contre l’idée totalement fantasmagorique et délirante qu’ils s’en faisaient.

Pain d’épice

Ma petite recette personnelle de pain d’épice, juste comme ça, parce que c’est bon, parce que c’est dimanche, parce que j’ai envie.

pain_epice.jpg

Il vous faut :

Mode opératoire

Dans une casserole, faire chauffer doucement le miel, le lait et le beurre, en remuant de temps en temps.

Dans un saladier, mélanger la farine, le sucre, le sucre vanillé, la levure, toutes les épices. Si vous utilisez du beurre doux à l’étape précédente, ajouter une pincée de sel. Puis incorporer le mélange tiède de miel, de lait et de beurre en remuant bien pour éviter les grumeaux.

Lorsque la pâte est bien lisse, incorporer les œufs un à un, une bonne lichette de pastis, et les écorces d’orange confites découpées en petits dés.

Verser dans un moule beurré et fariné (ou mieux, un moule silicone) et enfourner 1h15 à 150°C. Laisser refroidir complètement avant de déguster. Et c’est encore meilleur le lendemain !

Polonaise inverse

Il y a un peu plus de trente ans, HP sortait sa première calculatrice, une machine restée célèbre pour son utilisation de la notation polonaise inverse. J’ai fait toutes mes études avec une HP28C. Non seulement j’ai toujours trouvé ce système de notation plus pratique et moins ambigu que le système classique, à tel point que je suis quasiment incapable d’utiliser une calculatrice normale ; mais de plus, l’avantage d’avoir une HP sur les bancs de la fac, c’est que personne ne vous emmerde à vouloir vous emprunter votre calculatrice !

Pour comprendre comment fonctionne la notation polonaise inverse, il faut voir les formules mathématiques comme un arbre. Les nœuds (en couleur ci-dessous) sont les opérations à effectuer : addition, multiplication, sinus, logarithme, élévation au carré, etc. Tandis que les feuilles (en blanc ci-dessous) sont les opérandes, soit des nombres, soit des constantes prédéfinies dans la machine comme π ou e. Imaginons que vous ayez à calculer le résultat de 2 + 3 sin (17 + π). Cela peut se représenter par l’arbre suivant :

tree.png

Il existe plusieurs façons d’énumérer tous les nœuds d’un arbre. Une méthode intéressante est de le parcourir en profondeur, ce qui consiste à descendre le plus possible chaque fois qu’un chemin se présente à gauche, puis quand ça n’est plus possible, chaque fois qu’un chemin se présente à droite. C’est en remontant qu’on énumère alors les nœuds. Dans cet exemple, on obtient 2, puis 3, puis 17, puis π, puis +, sinus, × et enfin +. Ce parcours s’obtient aisément en appelant la fonction récursive suivante sur la racine :

visiter_noeud(x)
{
  si x possède un fils gauche,
    alors visiter_noeud(fils_gauche(x))
  si x possède un fils droit,
    alors visiter_noeud(fils_droit(x))
  imprimer x
}

Dans un tel parcours en profondeur, il y a trois options possibles : le parcours préfixe, le parcours infixe, et le parcours postfixe. La différence réside dans le moment où l’on imprime le nœud courant, c’est-à-dire l’endroit où se trouve l’instruction « imprimer x » dans le code ci-dessus. Pour le parcours préfixe, on imprime le nœud courant avant de visiter les fils. Ce cas ne nous intéresse pas ici. Dans le parcours infixe, on imprime le nœud courant entre la visite du fils gauche et la visite du fils droit. Avec notre exemple, on obtient : 2, +, 3, ×, sinus, 17, +, π. Autrement dit, on obtient exactement la formule de départ. Enfin, dans le parcours postfixe, on imprime le nœud courant après avoir visité les deux fils. C’est ce que fait le code ci-dessus. Avec notre exemple, on obtient : 2, puis 3, puis 17, π, +, sinus, ×, et enfin +. Eh bien vous savez quoi ? Cet ordre est exactement l’ordre dans lequel il faut appuyer sur les touches d’une calculatrice HP pour effectuer l’opération !

Résumons : toute formule mathématique peut être représentée de façon unique et non ambiguë par un arbre. Sur une calculatrice classique, on effectue le calcul en entrant la formule dans l’ordre donné par un parcours infixe de cet arbre. Sur une calculatrice HP, on l’effectue en entrant la formule dans l’ordre donné par un parcours postfixe. C’est aussi simple que ça.

Pourquoi cette dernière façon de faire est-elle préférable à mon sens ? Parce qu’il n’y a aucune ambiguité sur la priorité des opérateurs. Dans la notation infixe, pour que ça marche, il faut que la calculatrice et l’utilisateur s’accordent sur le fait que la multiplication est prioritaire devant l’addition. Sinon, le résultat produit est faux, à moins de permuter certains fils gauches et droits pour que les opérations se fassent dans le bon ordre. Or certaines calculatrices n’utilisent pas les priorités usuelles – c’est typiquement le cas des calculatrices de bureau bon marché et des applications écrites à la va-vite. Autrement dit, si vous entrez la même opération sur deux calculatrices différentes, vous pouvez obtenir un résultat différent. La preuve ? Prenez un MacBook. Sur l’application Calculatrice, tapez 2 + 3 × 4. Vous obtiendrez 14. Prenez maintenant le widget calculatrice qui se trouve sur le dashboard et tapez exactement la même opération. Vous obtiendrez 20. Plutôt ennuyeux, non ?

Dans la notation postfixe utilisée par les calculatrices HP, ce problème n’existe pas. Les opérations sont forcément entrées dans le bon ordre. Vous n’avez pas à vous demander si la priorité naturelle des opérateurs est prise en compte ou non, vous n’avez pas à vous demander dans quel ordre la machine va faire les opérations, parce que cette notion de priorité n’a pas de sens. C’est aussi pour ça qu’il n’y a pas de touches parenthèses sur une calculatrice HP : elles ne serviraient à rien.

Pour finir, un petit exercice classique que je donnais habituellement à mes stagiaires à une certaine époque : écrire un programme qui convertit une formule mathématique depuis la notation infixe vers la notation postfixe. Le B. A. BA quand on prétend travailler sur l’écriture de compilateurs ! La solution : construire l’arbre à partir de la notation infixe en utilisant un analyseur syntaxique généré par un script YACC, puis utiliser une fonction récursive telle que celle donnée ci-dessus pour réaliser un parcours postfixe en profondeur de cet arbre.

Reptile

photo

Insécurité routière

Il y a près de chez nous un carrefour protégé par des feux de la circulation. Les voitures qui passent sur l’axe principal vont majoritairement tout droit ; mais les voitures qui arrivent sur l’axe perpendiculaire tournent majoritairement sur leur gauche et ont le feu vert en même temps. En conséquence, lorsque c’est à leur tour de passer, elles doivent se croiser au milieu du carrefour.

Avant, il n’y avait aucun marquage au sol et les automobilistes faisaient ce qui était le plus naturel et le plus efficace, à savoir le croisement à l’indonésienne. Ainsi, chacun pouvait tourner sur sa gauche sans gêner celui qui venait en face et qui tournait aussi sur sa gauche. Et puis un jour, un marquage au sol et un plot central ont été installés pour obliger les voitures à se croiser à la française, c’est à dire à se contourner. Résultat, aux heures d’affluences, dès qu’il y a plus de deux voitures de chaque côté qui veulent tourner à gauche, elles se bloquent mutuellement et plus personne ne passe. Là où s’écoulaient avant dix ou quinze véhicules par cycle du feu, n’en passent plus désormais que deux ou trois. Une immense réussite.

Il y a près de chez nous un cédez-le-passage. Il n’y a pas d’intersection. Juste un cédez-le-passage, incongru, au milieu de nulle part, sur une rue parfaitement rectiligne. En fait, à y regarder de plus près, si, il y a bien une intersection. Une toute petite entrée de parking sur la droite. Je dis bien une entrée de parking, pas une sortie (il y a un sens unique). Autrement dit, rien ne peut venir de là. Les seuls véhicules auxquels vous pouvez céder le passage à cet endroit, ce sont ceux qui arrivent en face et qui veulent tourner sur leur gauche en coupant votre voie pour entrer dans le parking.

La moitié des automobilistes passent ce cédez-le-passage sans même ralentir ni prêter attention à quoi que ce soit. Ce n’est pas qu’ils ne respectent pas la signalisation, c’est qu’elle est tellement inattendue et aberrante qu’ils ne la voient même pas. Et un jour, la voiture sur deux qui respecte le panneau croisera la route de la voiture sur deux qui ne le respecte pas.

Il y a près de chez nous un gros carrefour. Comme de nombreuses voies y débouchent et qu’elles ont le feu vert à tour de rôle, le cycle complet du feu est assez long. C’est pénible en heure creuse, où on peut se trouver à attendre cinq minutes au feu rouge alors qu’il n’y a strictement aucun autre véhicule à l’intersection. Pour éviter ces attentes inutiles, quelqu’un a eu la bonne idée de ne faire fonctionner le feu qu’aux heures pleines. Le reste du temps, quand il y a peu de trafic, le feu est éteint et c’est le régime classique de priorité à droite qui s’applique.

Le problème réside dans les transitions, quand les feux s’allument, et surtout quand ils s’éteignent. Considérons le scénario suivant, qui m’est réellement arrivé au début de notre installation dans le quartier. Attention suivez bien ça va très vite.

Il y a manifestement à la Direction Départementale de l’Équipement du quartier un mec soit très farceur, soit très incompétent. Je propose qu’on l’attrape, qu’on l’écorche vif, qu’on lui tenaille les chairs au fer rouge, qu’on lui verse du plomb fondu dans les oreilles, qu’on l’éviscère, qu’on l’écartèle, qu’on l'équarrisse, et qu’on fasse bouillir les morceaux.

Miscellanées post-électorales

Les soirées électorales telles qu’on les a connues sont bien mortes… Aujourd’hui, ceux qui n’ont pas les résultats quasi-définitifs à 19 heures ont raté leur vie ! À la limite, je comprends que les médias ne claironnent pas les résultats avant la fermeture des derniers bureaux de vote ; mais se la jouer suspense insoutenable avec musique qui fait peur et décompte fatidique, c’est vraiment ridicule. Les dix-sept téléspectateurs qui ne connaissaient pas encore le résultat à 20 heures ont dû se réjouir de toute cette belle mise en scène !

Et pourquoi commencer la soirée électorale à 19h15 sachant qu’on n’aura rien d’intéressant à dire avant 20 heures ? J’ai failli me suicider d’ennui devant cette déferlante de reportages bouche-trous. Est-ce que Sarkozy va prendre sa voiture de fonction ou sa voiture personnelle ? Est-ce que l’ambiance est bonne à Tulle ? Comment était habillée Eva Joly ce matin ? Et le journaliste qui entre à pas feutrés dans le bureau de Hollande, caméra à l’épaule, avec Élise Lucet en studio s’extasiant sur la rareté d’une telle image. On aurait cru un épisode d’Histoires Naturelles, lorsque les chasseurs approchent la galinette cendrée en chuchotant pour mieux la filmer dans son milieu naturel.

* * *

Je ne comprends pas les éléments de langage de l’UMP. D’après Jupé et Cie, on n’enregistre pas de poussée de la gauche. La réalité, c’est que la gauche obtient l’un de ses plus hauts scores depuis 1981, et que trente-cinq départements basculent de droite à gauche alors qu’aucun ne bascule de gauche à droite. Même le Figaro voit la vague.

Toujours d’après Jupé et Cie, l’élection n’est pas celle qu’on nous avait promise. La réalité, c’est qu’hormis Le Pen qui est un peu plus haute que prévue, au détriment de Mélenchon qui lui est un peu plus bas, les scores finaux sont presque exactement ceux ressassés de sondage en sondage depuis des semaines. Et encore, à bien y réfléchir, le score de l’extrême-droite n’est même pas une surprise, on sentait cette poussée dans l’opinion publique depuis au moins deux ans. En fait, on a rarement vu des résultats électoraux aussi peu surprenants.

Je me demande toujours qui est le plus énervant, entre ceux qui pondent ces éléments de langage lénifiants, ceux qui les répètent en boucle sur tous les plateaux de télé au lieu de nous donner leur avis personnel, et ceux de l’autre côté de l’écran qui les gobent sans réfléchir.

* * *

Tout de suite après 20 heures, les estimations sont connues à plus ou moins 1 % près (et encore, c’est une marge optimiste). Les chiffres sont pourtant affichés avec deux chiffres après la virgule. C’est à peu près aussi ridicule que si, utilisant une vulgaire règle d’écolier en plastique, vous annonciez mesurer la taille d’un objet au centième de millimètre.

En revanche, en fin de soirée, les chiffres définitifs sont connus et ça a du sens d’afficher ces fameuses deux décimales après la virgule. C’est effectivement ce qui se passe pour les gros candidats. Mais les petits candidats, eux, n’ont plus droit qu’à une seule décimale.

Il existe probablement un univers parallèle dans lequel tout ceci est logique.

* * *

Oui, bon, Marine Le Pen. Ce n’est pas comme si on ne s’y attendait pas. À ce propos, il est indispensable de lire ceci.

Évidemment, il serait tentant, et même jouissif, d’attribuer la montée du FN à la politique de Sarkozy. Le problème, c’est qu’il n’y a pas vraiment de montée. Le score de Marine Le Pen est un record historique pour l’extrême-droite en France, mais c’est un record qui bat de peu celui de 2002 et qui peut s’expliquer par deux causes purement mécaniques : la disparition de Bruno Mégret et l’augmentation démographique du nombre d’électeurs. Ajoutons à ça deux doigts de ras-le-bolisme chez quelques ouvriers, et voilà, nous avons nos 18 %. La montée, elle a déjà eu lieu, c'était en 2002 et c'était après quatre ans de socialisme.

Certes, Sarkozy est bien coupable d’avoir banalisé les thèses du FN, et les Français d’origine étrangère sont nombreux à le ressentir au quotidien. Mais on ne peut pas dire que ça a fait augmenter les scores du FN. L’électorat FN est haut mais plutôt stable. Il va falloir s’y habituer et faire avec pour les futures élections. En pratique, ça veut dire que la moindre division à droite provoquera des seconds tours PS/FN et que la moindre division à gauche (coucou les écolos) provoquera des seconds tours UMP/FN.

Girouettes

Le vent tourne, et les girouettes aussi. Un peu comme ces gens qui se sont soudain senti pousser l’âme d’un résistant la veille de la Libération, une flopée d’anciens proches de Sarkozy retournent leur veste à trois jours du scrutin et retirent publiquement leur soutien au président sortant. Fadela Amara, Martin Hirsch, Corinne Lepage… Encore un peu et Éric Besson va redevenir ségoléniste !

Je n’aime pas les girouettes. Non pas que l’on ne puisse pas changer d’avis sur quelque sujet précis, suite par exemple à un débat, à des lectures, à des échanges avec son entourage, etc. Mais passer de l’UMP de Sarkozy au PS de Hollande, et plus généralement passer de la gauche à la droite ou inversement, ce n’est pas changer d’avis sur un sujet précis, c’est passer d’une vision du monde à une autre.

On entend souvent se plaindre que la gauche et la droite, c’est la même chose. Cette idée est complètement stupide. Je veux bien admettre que l’électeur moyen a le sentiment que ni la gauche ni la droite n’ont pu l’aider lors de son litige de mur mitoyen avec son voisin ou lorsqu’il s’est fait volé sa Xantia toute neuve. Je veux bien admettre que l’électeur moyen a le sentiment que ni la droite ni la gauche n’ont pu empêcher son entreprise de fermer. Mais la politique, ce n’est pas que ça. La politique ne se juge pas sur ces petites mésaventures individuelles, qui existeront toujours. Elle se juge à l'échelle de toute la population et sur le long terme.

Si on regarde un peu plus loin que le bout de son nez, si on regarde sur plusieurs années et à grande échelle, non, la gauche et la droite, ce n’est pas la même chose. Améliorer l’éducation des jeunes, ça ne donne pas le même résultat à long terme que virer la moitié des profs. Enfermer les immigrés dans des ghettos de banlieue, ça ne donne pas le même résultat à long terme que la mixité sociale (coucou les émeutes de 2005). Favoriser l’exclusion, ça ne donne pas le même résultat à long terme que favoriser la tolérance. Privatiser tout et n’importe quoi jusqu’à l’absurde (coucou les autoroutes), ça ne donne pas le même résultat à long terme que de ne pas le faire.

Et puis il y a des lignes de clivage fortes, irréductibles. Une façon différente de considérer l’influence de la société sur les individus et réciproquement, une compréhension différente du phénomène des classes sociales, une prise en compte différente du réel, des priorités différentes, un mode de pensée différent.

Ces girouettes qui passent allègrement de gauche à droite ou de droite à gauche, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi. Et je ne leur trouve que des mauvaises réponses. Est-ce qu’ils ne sentent pas ce clivage, cette différence essentielle de perception du monde ? Est-ce qu’ils le perçoivent mais s’en foutent, parce que leur but est simplement d’être élu, ou d’être sur le devant de la scène, ou d’aller dans le sens du vent ? Est-ce qu’ils ont un intérêt personnel à avoir le pouvoir et au fond, peu importe pour eux que ce soit sous une étiquette ou une autre ?

Quelle que soit la réponse, elle n’est guère glorieuse à mes yeux.

Brouillard

photo

À crédit

J’ai besoin d’un crédit.

Je commence tout naturellement par m’adresser à ma banque. Ils me connaissent bien et proposent de bons taux, ce sera l’affaire d’une minute. Effectivement, c’est très rapide  : quelques secondes me suffisent pour remplir le formulaire web et me prendre un insultant « crédit refusé » dans la poire.

Je tombe des nues. (Tout en poussant néanmoins divers jurons in petto.) Ma situation financière est saine, les mensualités de l’emprunt seraient faibles, qu’est-ce qui peut bien coincer ? La logique des banques me sera toujours hermétique. Bon, ce ne sont pas les organismes de crédit qui manquent, ne nous laissons pas démonter.

NEXT !

Allons voir Cofinoga, j’ai déjà un petit crédit chez eux. D’ailleurs, première question qu’on me pose : êtes-vous déjà client ? Oui, m’exclamè-je fièrement ! Deuxième question : veillez entrer votre numéro de compte. Je fouille dans mes papiers (je déteste fouiller dans mes papiers), trouve mon numéro de compte, m’étonne que celui-ci ne comporte que six chiffres alors qu’on m’en demande onze ; je finis par comprendre que ce qui s’appelle numéro de compte sur le formulaire web correspond en fait à mon numéro de client sur mon contrat papier, entre celui-ci dans la case prévue à cet effet, pour recevoir une réponse catégorique et définitive : numéro de client invalide. Bon, pas de temps à perdre avec ces conneries. Cofinoga, si tu me veux comme client, paie-toi un système d’information qui marche.

NEXT !

Passons rendre visite à Cetelem, c’est eux qui ont financé ma petite Ford Ka. Ils m’avaient même envoyé un courrier pour me féliciter de n’avoir jamais eu aucun incident de paiement en quatre ans. Je commence à remplir leur formulaire en ligne. On me pose des questions, encore des questions, et encore d’autres questions. À la troisième page, je commence à me demander si ce formulaire n’aurait pas été rédigé par la réincarnation de Torquemada. À la quatrième page, je frémis à l’idée que la CNIL ait pu donner son aval à la constitution d’un fichier pareil. À la cinquième page, alors qu’on n’a toujours pas abordé le vif du sujet et qu’on me demande le niveau d’étude (hein ?) et le lieu de naissance (quoi ?) de mon conjoint, je décrète que ça suffit.

NEXT !

Retournons voir ma banque, mais par téléphone cette fois. J’appelle un conseiller et lui donne exactement les mêmes informations que celles que j’avais saisies la veille sur internet. Crédit accepté. En fait, je sais pourquoi la logique des banques m’échappe : c’est parce qu’il n’y en a pas.

Page 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13