Auditions préparatoires

Ces dernières semaines, la commission des lois a organisé des auditions préparatoires au débat sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Ce fut l’occasion d’une grande indignation générale sur le fait que des religieux ont à cette occasion, Ô sacrilège, été invités à pénétrer dans le Temple-Sacré-De-Notre-République-Laïque : l’Assemblée Nationale. Une indignation fort mal venue à mon avis.

On ne peut pas faire deux poids, deux mesures. Les religieux sont des citoyens comme les autres. Bon, pas tout à fait, ils parlent avec un ami imaginaire barbu qui habite dans le ciel, ils pensent que les vierges accouchent, que l’eau se transforme en vin et le vin en sang. Mais hormis cette étrange disposition d’esprit, ce sont des citoyens français à part entière. Ils ont le droit, au même titre que n’importe quel autre citoyen, de donner leur avis sur les sujets de société. On ne peut pas être pour la liberté d’expression sauf pour les gens qui ne pensent pas comme nous. On ne peut pas être pour la démocratie mais à condition que telle ou telle catégorie de la population n’y participe pas. Les citoyens ne sont pas un peu égaux, ils le sont totalement ou pas du tout ; c’est justement un des slogans LGBT, commençons donc par l’appliquer nous-même.

Et que notre république soit laïque n’a rien à voir dans l’histoire. La laïcité parle de la liberté de croyance, de la non-subvention des cultes par les deniers publics, de l’égalité juridique de toutes les religions. L’esprit de la loi de 1905, ce n’est pas l’interdiction des religions dans l'espace public, mais leur respect.

Laissons donc radoter ces vieilles badernes à l’Assemblée Nationale : ce n’est pas parce qu’elle donnent leur avis qu’on les écoutera. D’ailleurs, quiconque a assisté à ces auditions a pu constater comment les députés ont sèchement renvoyé dans les cordes ces sectaires d’un autre âge ; quelques UMP s’étaient même indignés de ce soi-disant manque de respect dans une tribune du Figaro. Aucun des propos de ces religieux ne menacera donc ni la laïcité, ni la république, ni le projet de loi qui nous occupe.

Non, à mon sens, le vrai problème de ces auditions à l’Assemblée ne réside pas dans la parole accordée à l’un ou à l’autre, mais bien dans l’existence même d’une telle enquête. Ces auditions nous placent en position d’objets d’étude : pour la Science, avec l’intervention des psychiatres et des sociologues, pour la Morale, avec l’intervention des religieux et des philosophes. Ces auditions nous placent dans la position des Indiens d’Amérique lorsque des religieux à Valladolid cherchaient à savoir s’ils avaient une âme humaine, dans la position des Noirs quand on se demandait s’il était légitime de les réduire en esclavage, dans la position des femmes quand on se demandait s’il n’était pas dangereux pour la démocratie de leur accorder le droit de vote.

Dans tous ces débats, passés et actuels, la majorité s’arroge le droit de juger une minorité en la soumettant à des critères d’évaluation qu’elle n’aurait même pas l’idée de s’appliquer à elle-même, tant elle est persuadée de sa normalité, de sa supériorité, de la légitimité de son pouvoir. Elle s’interroge sur la valeur du mariage de deux hommes, mais pas sur celui des huit mariages de Liz Taylor ou du mariage éclair de Britney Spears qui n’a tenu que deux jours. Elle reste circonspecte sur l’idée d’une filiation homosexuelle qui ne serait pas biologique, sans voir la masse écrasante des cas hétérosexuels où elle ne l’est déjà plus depuis longtemps (familles recomposées, accouchements sous X, enfants adoptés ou illégitimes…). Elle s’inquiète a priori des conséquences psychologiques sur les enfants d’avoir des parents homos, au point de vouloir l’interdire sur le plan législatif ; tandis qu’elle ne s’inquiète qu’a posteriori, sur le plan judiciaire – donc généralement trop tard – des parents hétéros alcooliques, violents, maltraitants. Et le jour où un unique fait divers sordide impliquera un couple homo, la majorité en fera un cas emblématique en hurlant « on vous l’avait bien dit ! », tout en ignorant superbement que dans ses rangs, tous les jours, des couples hétéros agissent de bien pire façon.

Pour injurieuse que soit l’existence même de ces auditions, elles sont cependant nécessaires. Déjà que nos opposants se plaignent d’une absence de débat alors qu’il a lieu tous les jours, dans tous les médias, depuis neuf mois, je n’ose pas imaginer ce qu’ils diraient si la loi était passée du jour au lendemain sans concertation ! De plus, toutes ces discussions agissent sur les mentalités. Elles mettent en lumière l’arbitraire ou l’infondé de certaines idées préconçues, contribuant ainsi à les changer ; elles ringardisent l’homophobie, lui attachent une connotation négative, péjorative et ce faisant, enferment nos opposants dans des contradictions insolubles. Ainsi le recteur de la Grande Mosquée de Paris qui ayant très bien compris qu’être homophobe était désormais mal vu, déclarait hier qu’il était opposé à l’homosexualité mais qu’il refusait d’être taxé d’homophobie. Le propos est si évidemment ridicule qu’on n’a même pas besoin de le démonter, son promoteur se décrédibilise tout seul aux yeux de tous.

Dans cinquante ans, on regardera les auteurs de cette actuelle controverse comme on regarde les auteurs de la controverse de Valladolid : comme des arriérés, des barbares, des ignorants. Avoir cette certitude absolue que nous sommes du bon côté de l’Histoire, c’est probablement ce qui me donne le plus de force en ce moment.

Aigreurs

Je relis parfois de vieux billets de l’un ou l’autre de mes anciens blogs (et autres sites persos : j’écris des conneries sur internet depuis 1997) et je n’aime pas le ton que prennent ces pages ces derniers temps. L’humour et le délire des vieux billets ont disparu pour céder la place, neuf fois sur dix, à des aigreurs liées à l’ambiance politique de merde qu’on se tape depuis quelques années.

C’est peut-être moi qui vieillis. Ou c’est peut-être un contre-coup du sarkozisme et de sa droite forte : à longueur de journée, un tel déversement d’idioties, de contre-vérités, de stigmatisation des minorités, et j’en passe, qu’à moins de se couper totalement des médias, on passe le plus clair de son temps à pester et à s’énerver. À argumenter aussi, ne serait-ce qu’en son for intérieur, juste pour se convaincre que oui, c’est bien eux qui disent n’importe quoi et pas nous. Oui, nos valeurs humanistes et de partage conduisent à une société plus agréable à vivre pour la majorité que leurs discours normatifs porteurs d’exclusions, de discriminations, de ségrégations. La quantité d’énergie investie dans ces ruminations intérieures m’épuise, me rend aigri, cynique. Je n’aime pas ça.

Sarkozy et toute sa clique ne sont plus là, mais il en reste des traces. Ils ont légitimé un certain discours décomplexé (c’est-à-dire essentiellement idiot) que l’on retrouve partout, chez les éditorialistes, au boulot autour de la machine à café, dans la foule des blogs, et même chez soi sous la forme de l’invité surprise du réveillon. Hollande n’est peut-être pas un grand président, mais il a au moins le mérite de ne pas nous infliger une déclaration débile par jour en réaction à n’importe quel fait divers. En tout cas pour l’instant. J’espère qu’il ne cèdera jamais à cette facilité médiatique.

Le sel d’un blog, c’est aussi son côté personnel. Sur ce point aussi, je suis en retrait depuis longtemps. Cela fait une éternité que je n’ai pas raconté de choses trop privées ou trop intimes. Une envie de me protéger, sans doute, de ne pas trop en révéler sur moi à des personnes hostiles qui passeraient par ici. Et dieu sait qu’en ce moment, j’en vois un peu partout, de l’hostilité. L’ouverture du mariage aux couples de même sexe a fait sortir du bois toute une frange de réacs, qui pour une fois vont arrêter de se taper sur la gueule puisqu’ils se sont trouvés un adversaire commun : les homos. Songeons quand même que l’Union des Organisations Islamiques de France, l’UMP et le Front National vont manifester dans le même défilé dimanche prochain… Les trois ennemis ancestraux enfin réunis ! Dans la haine. Quelle honte.

Que tout cela passe. Que je retrouve un semblant d’humour dans ces pages. S’il n’est pas trop tard.

Voyage, voyage

J’aime bien les voyages en train. Prendre le train, ce n’est pas seulement aller d’un point A à un point B. C’est aussi retrouver chaque fois un peu de la magie de l’âge d’or des chemins de fer. Peu importe que vous alliez à Laroche-Migennes ou à Limoges-La Souterraine, dans votre tête, c’est comme si vous preniez le Transsibérien, l’Orient-Express ou le Train Jaune, vous pensez aux noms prestigieux du passé, Compagnie des Wagons Lits ou Darjeeling Himalayan Railway, vous plongez dans l’ambiance des vieux romans anglais, Hercules Poirot et Sherlock Holmes sont assis en face de vous.

Prendre le train, c’est aussi se retrouver pour quelques heures enfermé entre quatre tôles en compagnie de ses congénères. Claude Lévi-Strauss disait des traversées transatlantiques que la fréquentation obligée des autres voyageurs était le châtiment pour expier l’outrage fait à la nature de voyager sans avoir à remuer ses membres. Et quoiqu’un Paris Clermond-Ferrand soit plus rapide et moins monotone qu’un Cherbourg New-York, sa remarque s’applique tout à fait au train.

Une fois, je me suis retrouvé assis à côté d’un autrichien – son accent l’avait trahi lorsqu’il s’était excusé de devoir me faire me lever pour rejoindre sa place. Il resta silencieux pendant une bonne partie du voyage ; puis, alors que le panache de vapeur de Nogent-sur-Seine se profilait à l’horizon, il me demanda soudain :

— Excusez-moi, c’est une centrale nucléaire, qu’on voit là-bas ?
— Oui, c’est bien ça.
— Oh, c’est la première fois que j’en vois une ! Vous savez, chez nous, il y en a très peu, alors on n’a pas souvent l’occasion d’en croiser…

La discussion s’engagea alors pour de bon. J’appris ainsi qu’il était réalisateur, qu’il vivait à Rome et qu’il se rendait en Auvergne pour faire des repérages pour un tournage. Devant mon insistance à savoir le genre de film qu’il faisait, il m’avoua en de longues périphrases qu’il s’agissait de films plutôt spécialisés et destinés à un public adulte… Voyant que je n’étais pas horrifié par cette révélation, il me confia qu’il avait lui-même été, dans sa jeunesse, acteur porno. Ces bases étant posées, la discussion dériva sur des sujets aussi variés que l’histoire de l’art, les langues étrangères, la théologie (il avait fait le séminaire dans sa jeunesse et le passage en gare de Nevers lui remit en mémoire la vie de Bernadette Soubirous), l’homosexualité des politiciens autrichiens d’extrême-droite, ou la beauté des musées florentins. Peut-être n’était-il qu’un gros mythomane ; peu importe, la discussion fut fort réjouissante et meubla très agréablement mon voyage.

Hier, mon voisin de siège était un quinquagénaire qui passa tout le trajet à discuter de voyage astral au téléphone. Le nombre de gens qui l’appelaient, son ton très paternaliste, son vocabulaire pseudo-spirituel, le style des conseils qu’il donnait, tout cela m’amena rapidement à penser qu’il dirigeait une association de développement personnel tendance New Age. Ou une secte. Un authentique gourou ! Il avait un épais bouquin sur les genoux qui j’en étais sûr, allait me donner des indices décisifs sur le personnage ; mais malgré mes efforts, je n’ai pas réussi à en lire le titre, écrit sur la couverture opposée au côté où je me trouvais, ni un seul paragraphe, imprimé en caractères trop petits.

Le sommet du n’importe quoi fut atteint lorsque, s’adressant à sa femme assise un siège plus loin, il expliqua que tous ces coups de téléphone le fatiguaient énormément. À cause des ondes, vous comprenez. Les ondes du portable, qu’il sentait pénétrer dans sa tête et lui paralyser toute la moitié du corps ; et il accompagnait ces phrases de grands gestes pour « dégourdir » sa jambe et son bras droits endoloris. Je me gardai bien de lui révéler l’existence du croisement des voies nerveuses dans le tronc cérébral, qui fait que dans l’hypothèse hasardeuse où les ondes lui auraient effectivement grillé les neurones de l’hémisphère droit, côté où il tenait son téléphone, il aurait plutôt dû se retrouver paralysé du côté gauche. Psychologiquement, il ne se serait jamais remis d’un tel ébranlement de ses certitudes…

Fin du Monde

En ce jour du solstice d’hiver, je vais me laisser aller à une douce paresse intellectuelle et suivre mollement la mode eschatologique, puisque je vais parler de fin du monde. C’est une remarque lue ça et là qui m’y pousse et qui dit en substance : de toute façon, la fin du monde à une date aussi précise que le 21 décembre 2012, ce n’est pas possible, la Terre ne peut pas disparaitre comme ça du jour au lendemain.

Repentez-vous et faites pénitence, car en vérité je vous le dis : si, c’est possible. En tout cas, je connais au moins un moyen (il y en a peut-être d’autres), dont l’efficacité est aussi redoutable que la probabilité de survenue n’est pas nulle. Je veux parler d’une collision avec un astéroïde.

Notre système solaire est plein de cailloux, résidus de la lointaine époque de sa formation. Les plus petits ont une taille de l’ordre du millimètre (voire moins) et sont extrêmement nombreux. Ce sont eux qui, en entrant dans notre atmosphère lorsque la Terre croise leur route, provoquent les étoiles filantes. Les plus gros font quelques dizaines ou centaines de kilomètres et sont bien sûr beaucoup plus rares ; les lois de la gravitation étant ce qu’elles sont, de tels monstres ont aussi beaucoup moins de chances de croiser notre route. En gros, d’après les observations historiques et géologiques, on a :

De telles collisions sont-elles possibles du jour au lendemain, sans aucun signe avant-coureur ? Il y a 20 ans, j’aurais sans aucun doute répondu par l’affirmative : on ne savait à peu près rien des astéroïdes géocroiseurs. Depuis, les astronomes se sont intéressés à la question et des projets de recherche visant à les recenser tous, notamment par radar, ont été développés. On estime connaître aujourd’hui environ 90 % des objets pouvant présenter une menace, comme par exemple l’astéroïde Apophis qui a fait parler de lui il y a quelques années. Les risques sont donc mieux maitrisés, mais il reste encore 10 % d’inconnus.

D’autant plus que prévoir la trajectoire de tels objets plusieurs décennies à l’avance est très complexe. Le nombre d’interactions gravitationnelles à prendre en compte est considérable, on ne les connait d’ailleurs même pas toutes. Des impondérables peuvent aussi survenir : collisions, apparition d’une comète encore inconnue qui par son influence gravitationnelle va perturber les trajectoires des astéroïdes, éruptions solaires dont le flot de particules va freiner ou accélérer les objets les plus légers, etc. Enfin, le calcul est fait par intégration numérique, un mode qui est très sensible aux petites imprécisions initiales parce qu’elles ont tendance à s’accumuler dans le temps. Ainsi, une erreur infime sur la vitesse mesurée aujourd’hui d’un astéroïde pourra par exemple signifier une erreur de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres sur sa position prévisionnelle dans 50 ans ; or, des dizaines de milliers de kilomètres, c’est suffisant pour viser ou rater la Terre…

Que faire si l’on détecte un tel danger ? Si c’est quelques jours à l’avance, comme dans certains films catastrophes bien connus, il n’y a rien à faire. Oubliez Bruce Willis et son équipe de forage. On ne sait pas envoyer de fusée (encore moins de navette spatiale puisqu’il n’y en a plus en service…) à la rencontre directe d’un astéroïde, on ne sait le faire qu’en suivant une orbite autour du Soleil, soit un détour de plusieurs mois au minimum. De plus, une explosion nucléaire serait probablement insuffisante pour détruire l’objet et éloigner la menace. Une telle découverte impromptue a déjà eu lieu ; il ne s’agissait pour cette fois que d’un objet de quelques mètres de diamètre.

En revanche, si la menace est détectée plusieurs années à l’avance, des solutions sont possibles. Toutes sont basées sur la même idée : modifier imperceptiblement la trajectoire de l’objet de telle sorte que des années plus tard, cet écart initial s’accumulant, il devienne suffisant pour que l’objet rate la Terre. On peut par exemple envoyer une fusée très rapide s’écraser sur l’astéroïde. On peut aller faire exploser une bombe à sa surface, en espérant que la vaporisation de la roche produira un effet de propulsion par réaction. On peut envoyer un vaisseau extrêmement lourd frôler l’astéroïde, afin de le dévier par interaction gravitationnelle. On peut aussi aller poser un moteur de fusée à la surface de l’objet. On peut avoir encore tout un tas d’idées plus ou moins amusantes.

Mais bon, si une telle menace était détectée, je crois que le premier et le principal problème que nous aurions à résoudre serait de nature politique : qui fait quoi, comment, et avec quel budget…

Winter Pride

Je ne comprends pas pourquoi le PS appelait à manifester. Dites, les députés et les ministres de la majorité, c’est votre projet de loi, c’est à vous de mouiller la chemise pour le défendre. C’est à vous de vous montrer dans les médias, de répondre aux détracteurs de tous poils, de démystifier, d’argumenter. C’est à vous de montrer que vous y croyez. C’est à vous de montrer que votre projet de société a du sens. C’est à vous de pointer l’incohérence de l’UMP qui appelle au débat tout en n’envoyant personne participer à celui organisé en ce moment même par la Commission des Lois à l’Assemblée Nationale. C’est à vous de nous aider à nous défendre contre le flot d’injures qu’on se prend dans la gueule depuis des mois.

À la place de quoi, on a quelques timides interventions d’une ministre par-ci, d’une secrétaire d’état par-là… Principalement des femmes, d’ailleurs. Si ça continue, je vais finir par croire que les mecs du PS considèrent que défendre les homos est risqué en terme d’image. Ca ne m’étonnerait tellement pas. Sans parler de notre bon Président qui gaffe sur la liberté de conscience des maires tout en disant qu’il est favorable à la PMA, mais en fait non, et d’ailleurs ça n’apparait pas dans le projet de loi du gouvernement parce qu’il est pour, mais il préfère que ce soit le parlement qui dépose un amendement. Allô ? Quelqu’un comprend ? Sérieusement ? Quand Mitterrand disait qu’il croyait aux forces de l’esprit, il ne parlait probablement pas de l’esprit de Hollande…

Bref, nous avons manifesté dimanche dernier pour nos droits, puisqu’il faut en passer par là pour donner des couilles une légitimité au PS. Une manifestation bon enfant, sans débordement, sans violence. Dans la masse, certes, quelques slogans agressifs vis-à-vis des Boutin, Barjot, Vingt-Trois et autres, mais en même temps, ils le cherchent bien : quand on se présente en égérie des promoteurs d’une discrimination, il faut s’attendre à des réactions musclées de la part des gens qu’on discrimine. Contrairement à ce dont on nous accuse, aucun slogan « hétérophobe » ou « cathophobe ». Si tant est que ces mots aient un sens. Le racisme, l’homophobie, l’antisémitisme, ce sont beaucoup moins des comportements individuels qu’une structuration de la société qui vise à discriminer une catégorie de personnes ; or, notre société n’est [b]pas[/b] structurée pour discriminer ni les hétéros ni les cathos. (Ni les Blancs, n’est-ce pas, mon petit Jean-François Pain-Au-Chocolat Copé ?) Il faut dire que les risques de dérapage sont limités par le fait que nos revendications se tiennent du bon côté de la morale et de l’Histoire. Nous, il n’y a pas besoin de donner des consignes aux manifestants pour éviter les slogans haineux…

Le copain n’avait jamais manifesté de sa vie. Ah, ces provinciaux ! Je lui ai donc tout bien expliqué, qu’il fallait découper des trous dans les A, les D, les P, les Q ou les R des banderoles pour que le vent puisse passer à travers, qu’il fallait marcher sur la chaussée plutôt que sur les trottoirs sinon on n’est pas comptabilisé par les flics des RG…

On ne s’est pas trop attardé après l’arrivée à Luxembourg. Je n’étais pas très en forme, et accessoirement assez énervé de n’avoir réussi à retrouver personne de mes connaissances sur le trajet, du fait de l’acharnement du réseau GSM à refuser d’acheminer mes SMS. (Allez, tous ensembles, on fait les cornes à Orange, Bouygues, SFR et Free : hou les corneuh, hou les corneuh !).

Rendez-vous le 27 janvier. Et cette fois-ci, avec les copains et les copines, on sera prévoyant, on se retrouvera avant la manifestation…

Le management moderne

— Je vais commencer par vous projeter quelques images du Vendée Globe et puis après, on discutera de ce qu’on a vu.

C’est la nouvelle lubie des managers modernes. Le Team Meeting. Une fois par mois, une journée entière au boulot, mais on ne bosse pas, on est juste là pour renforcer l’esprit d’équipe. Le matin, on réfléchit sur nos méthodes de travail, ce qu’on doit améliorer, ce qu’on doit jeter ; l’après midi, on organise un tournoi de bowling, ou bien un laser game ou bien une course de karts.

Un tournoi de bowling entre collègues. Vous imaginez ma joie. Bref. Une vidéo du Vendée Globe. Je me penche vers mon voisin : « Tous aux abris, gros bullshit en approche ! » Il acquiesce tandis que la vidéo démarre. Pendant dix minutes, un gros catamaran qui affronte des vagues, avec des mecs en ciré jaune qui courent partout sur le pont pour tourner des manivelles. Puis on discute. Alors, qu’est-ce que ça nous évoque ?

Travail d’équipe. Dépassement de soi. Contrôle du risque. Adaptation au changement. Record. Performance. Entraide. Qualité. Le cap. Très important, le cap. Il nous faut un cap. Sans cap, on n’arrive nulle part.

La ficelle est tellement énorme, ce n’est pas une ficelle, c’est un cordage de marine. Une aussière. Le truc assez gros pour amarrer un porte-avion. Le manager reprend la parole.

— Eh bien vous savez quoi ? Moi, je pense que tout ce qu’on vient de dire à propos de ce voilier, ça s’applique également à notre entreprise.

NON, SANS BLAGUE ! Je l’avais pas vue venir, celle-là ! Je ne m’attendais tellement pas à cette conclusion ! J’en reste sans voix ! Heureusement d’ailleurs, parce que s’il m’était resté de la voix à cet instant, j’aurais sans doute demandé si ça voulait dire que désormais, on devait venir travailler en ciré jaune…

Je me demande ce qui me désespère le plus, qu’un manager réussisse à nous sortir autant de bullshit à la minute, ou que la moitié de la salle gobe sans réagir. En tout cas, je ne serai pas complice de ça : il y a quinze jours, j’ai démissionné de mon poste de manager.

Polonium 210

Le polonium 210 est un élément lourd radioactif, naturellement présent à l’état de traces sur notre planète. Il provient de la désintégration du radon 222, qui lui même provient, après une série de désintégrations successives, de l’uranium 238. On le trouve notamment dans la fumée de cigarette : le tabac est une plante qui fixe bien les éléments lourds, or il se trouve que les engrais utilisés pour fertiliser les sols contiennent des phosphates qui sont extraits de mines où se trouvent des traces d’uranium.

Le polonium 210 a une demi-vie assez courte, environ 138 jours. Il se désintègre spontanément en émettant un rayonnement α pour donner du plomb 206. Ce dernier est un élément stable et répandu dans la nature, puisque 25 % environ du plomb existant dans l’univers est du plomb 206.

Le polonium 210 est très toxique. La dose létale est de l’ordre de quelques dizaines de nanogrammes. Disons pour arrondir, un dix millionième de gramme. C’est mille fois plus toxique que le venin du poisson fugu qui fait tant frissonner les Japonais et à peu près du même ordre de grandeur que la toxine botulique.

On va donc prélever des fluides sur le cadavre de Yasser Arafat pour savoir si, comme Alexandre Litvinenko en son temps, il a été empoisonné au polonium 210 par de quelconques services secrets. La mort remonte à 2939 jours, soit une durée équivalente à 21,24 demi-vies de ce radioélément. S’il y a eu un jour du polonium dans le corps du leader palestinien, il en reste donc aujourd’hui 2475000 fois moins. De plus, le polonium a dû se répartir dans le foie, la rate, les reins, peut-être aussi dans les os ; mais j’imagine qu’on ne va prélever que quelques centimètres cubes de fluide par-ci par-là, donc une petite partie seulement de ce polonium restant.

Tout ça mis bout à bout, et compte tenu du fait que si empoisonnement il y a eu, la dose initiale devait être de l’ordre du dix millionième de gramme, les labos qui vont procéder à l’analyse auront au mieux 0,01 picogrammes de polonium 210 à se mettre sous la dent. Soit un centième de millionième de millionième de gramme.

J’espère qu’ils ont des instruments sensibles.

Petit Manuel de Gayrilla (la compil')

On m’a demandé l’intégrale des textes que j’ai pu écrire sur l’homosexualité (oui, rien que ça !). Un petit tour dans mes archives m’a révélé un tas de textes disparates, parfois redondants, souvent datés… Je ne pouvais pas les envoyer en l’état.

J’ai donc procédé à un tri. J’ai supprimé les textes portant sur les sujets qui ne font plus débat aujourd’hui – ce dont on peut se féliciter, cela veut dire que les causes LGBT avancent. J’ai ajouté en introduction un texte déjà paru ici sur les minorités face à la République, que j’ai augmenté de quelques paragraphes pour l’occasion ; ainsi que quelques chapitres inédits sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe. Un soupçon de mise en page propre, des illustrations, et voilà : le Petit Manuel de Gayrilla au format PDF.

L’ensemble me parait assez maladroit et je comptais le diffuser au compte-goutte. Mais le copain m’a convaincu qu’il n’en était rien. Et puis en cette funeste journée où cent mille personnes ont défilé dans les rues contre nos droits, un peu de littérature homophile vous fera le plus grand bien. Alors voilà, c’est en ligne. Bonne lecture !

Abus de propriété intellectuelle

Je cherche une reproduction libre de droits d’une gravure ancienne précise (une carte du ciel dessinée par Albrecht Dürer pour être exact). Et je n’en trouve pas. Tous les gens qui ont eu accès à ce document et qui ont pu le photographier ne le proposent qu’en mode « droits réservés ».

La logique dans la tête de ces gens me dépasse. Celui dont les photos représentent un travail ou une recherche personnelle, celui dont les photos sont remarquables (ou simplement uniques) de par la technique, le cadrage, la composition, le sujet, le traitement, etc., il est tout à fait normal qu’il prétende à un droit à la propriété intellectuelle.

Mais celui qui n’a rien fait d’autre que d’ouvrir un bouquin de gravures et en photographier une page, sa photo n’a aucun autre intérêt que la gravure qu’elle reproduit, autrement dit, cent pour cent du boulot qui rend sa photo intéressante n’a pas été fait par lui, mais par un autre.

Alors qu’il ait le culot d’exiger davantage qu’une simple citation de son nom en cas de reproduction, franchement, j’ai un peu envie de lui faire bouffer le Code de la Propriété Intellectuelle par le fondement.

Mise à jour : on me signale un billet autrement plus argumenté sur le même sujet.

Cotisations sociales

La compétitivité, ou comment inventer un problème qui n’existe pas et inviter dans tous les médias des gens qui n’y connaissent rien pour en parler. (Bon d’accord j’exagère un peu, mais la façon dont le sujet est traité m’énerve tellement, avec ces journalistes capables de présenter un reportage qui montre que la France est le quatrième pays du monde attirant le plus les investisseurs étrangers, et une minute plus tard servir la soupe à un UMPiste qui va hurler au manque de compétitivité, que je n’ai pas envie de faire dans la dentelle.)

Déjà, il y a cette façon dont le patronat essaie de faire croire que les cotisations sociales seraient en fait des charges sociales. Il y a là une grosse arnaque sémantique. Les textes de loi parlent bien de cotisations, un mot qui évoque l’idée de pot commun, de solidarité, d’entraide ; et non de charges, un mot qui évoquerait plutôt une peine, un frein, une entrave.

Mais il y a surtout un grand mépris du salarié. Ami patron, quand tu emploies un salarié, tu n’achètes pas son travail. Tu achètes une part importante de sa vie. Bien sûr, il y a quelques planqués ; mais il ne faudrait pas que ça cache que la plupart des salariés travaillent dur, se lèvent tôt, rentrent tard, et dans un état de fatigue tel que beaucoup n’ont guère envie de faire autre chose de leurs soirées que s’abrutir devant la télé. (Je pense qu'il ne faut pas chercher ailleurs le succès de TF1…)

Oui, ami patron, quand tu paies un salarié, tu n’achètes pas un service ou un produit fini, tu achètes un être humain. Un être humain entier, pas seulement trente-cinq ou trente-neuf heures par semaine, mais aussi toutes les soirées où il est trop défoncé par sa journée de boulot pour que ce temps lui appartienne vraiment, toutes les nuits d’insomnies à cause du stress provoqué par ton management de merde, et je passe sur les maladies professionnelles.

Et figure-toi que l’être humain que tu achètes, ami patron, il n’est pas parfait. Il y a des jours où il tombe malade, il y a des jours où il a des priorités familiales, il y a un âge où il doit s’arrêter de travailler. Et pourtant, tous ces jours-là de non-productivité, il doit quand même manger et payer son loyer. Quand tu paies un salarié, ami patron, tu paies aussi les assurances qui couvriront tous ces jours-là où il sera absent, où il ne produira rien, où il ne te rapportera rien. Ca en fait partie, tu ne peux pas dissocier la vie de ton salarié du travail qu’il produit, tu ne peux pas choisir de payer pour une chose mais pas pour l’autre. C'est un package. « Ne peut être vendu séparément » comme on dit.

Alors, ami patron, maintenant, tu vas arrêter de nous les briser menues avec ton choc de compétitivité, tu vas respecter les êtres humains qui produisent la valeur ajoutée avec laquelle tu rémunères tes actionnaires et tu vas payer tes cotisations sociales sans faire d’histoire. Parce qu’un jour, à trop traiter les gens comme de la merde, il va t’arriver des bricoles et crois-moi, tu l’auras pas volé.

Motobricolage

Le gros problème de la moto, c’est le manque de rangement. Impossible d’emporter quoi que ce soit qui ne rentre pas dans un sac à dos et une fois arrivé, obligation de se trimballer le casque et le blouson de moto. Au concert ou au théâtre, ça passe, il y a un vestiaire. Mais au cinéma ou au musée par exemple, c’est un peu encombrant. J’ai donc cassé ma tirelire et offert des grosses valises latérales à Kawette.

Le vendeur m’avait prévenu : le montage n’est pas très compliqué, mais il faut y aller lentement et ne pas s’énerver. Effectivement, je confirme en tous points. Ce n’est pas compliqué mais ça prend l’après-midi et on a plus d’une fois envie de tout défoncer à grands coups de clef à molette pour se défouler. Heureusement, je suis un maitre du zen, je ne m’énerve jamais et suis toujours d’une humeur égale.

En fait, le montage mécanique ne présente pas de difficulté, hormis que toutes les vis ne tombent pas pile en face et qu’il faut forcer un peu pour tout aligner. Non, le vrai problème, c’est le circuit électrique. Car ces valises imposent de déporter les clignotants quinze centimètres plus bas, or contrairement à ce qui est indiqué dans le manuel, les fils électriques qui relient les sus-dits clignotants n’ont pas les quinze centimètres de rab nécessaires. De plus, les sortir et les faire repasser par le nouveau trou impose de démonter la moitié de la partie arrière de la bécane. Heureusement, mon concessionnaire (qu’un tapis de pétales de roses parfumées se dépose sur son chemin) nous a bien aidé, notamment en m’offrant gracieusement de quoi rallonger les fils trop courts.

Premier essai le week-end dernier, en allant rejoindre le copain au château de Sully-sur-Loire. Le grand luxe ! Il y a tellement de place qu’en plus des fringues et de l’appareil photo, j’ai même pu emmener ma thermos de thé à la bergamotte. (Avantage du thé : ça réchauffe après deux heures de vent glacial à 130 km/h dans la tronche. Inconvénient : ça fait pisser tous les cinquante kilomètres, ce qui n’est pas hyper pratique avec l’équipement de moto qui complique l’accès à la braguette.)

Par contre, les dix kilos de plus en hauteur de chaque côté modifient sensiblement l’équilibre de la moto à basse vitesse. Et puis la largeur n’est pas compatible avec les embouteillages parisiens. Sans parler de l'esthétique douteuse. Du coup, je pense que ces valises ne quitteront le garage que pour les soirées parisiennes et les week-end en province.

Du genre dans les numéros de Sécurité Sociale

Le journal Libération publie aujourd’hui une tribune du collectif La Barbe réclamant la suppression du chiffre indiquant le sexe dans le numéro de Sécurité Sociale. Cet article est à mon avis une erreur de communication. Les idées affichées sont trop « énormes », trop provocantes, trop déstabilisantes pour qui n’a jamais étudié ces questions. En plus, il se focalise sur un point de détail, le numéro de Sécurité Sociale, au lieu de parler du problème de fond général, à savoir la mention du genre des individus dans les documents administratifs.

Malgré tout, je ne m’attendais pas à autant de commentaires négatifs. Le rejet est massif, tant dans les commentaires que sur Twitter. Des amis m’ont même tenu des discours qui m’ont stupéfait, dans le style : « On ne va pas s’emmerder à changer un truc qui existe depuis longtemps et qui me convient très bien à moi, juste pour faire plaisir à une minorité ». Autrement dit, exactement le même argument que celui qu’utilise l’UMP pour s’opposer à l’ouverture du mariage aux homosexuels. Hé, les potes pédés, ça ne vous pose pas un problème d’employer contre les autres les arguments débiles qu’on utilise habituellement contre vous ? Moi si.

La question soulevée par cet article est pourtant très intéressante. Sur tous nos documents administratifs figure notre genre. À quoi cela sert-il ? Probablement pas à grand-chose, dans les rares cas où cette information serait utile, elle pourrait être obtenue par un moyen plus spécifique. Et surtout, il n’y a que deux cases possibles et l’appartenance à une case ou à l’autre n’est pas un choix de l’individu, ni même de la Nature qui nous fait naître avec un pénis ou un vagin ; mais du ressort de l’État. C’est l’officier de l’état-civil qui coche la case et sa décision est souveraine. Il faut un juge pour la modifier.

C’est choquant. Que vient faire la justice dans cette histoire ? Si mon sexe biologique ne correspond pas au genre auquel j’ai le sentiment d’appartenir, pourquoi faut-il une enquête de police et le pouvoir d’un juge pour m’expliquer que c’est bien ou mal, que j’ai le droit – ou pas – de me sentir homme ou femme ? (En pratique, c’est même bien pire que cela, la loi française étant une des plus barbares en la matière : les juges n’acceptent le plus souvent un changement de genre à l’état-civil qu’après un long parcours psychiatrique et une opération chirurgicale mutilatrice.)

Contre cette ineptie, et dans le contexte de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe qui tend à faire penser que le législateur comprend enfin que ni le sexe ni le genre des individus ne sont vraiment importants, cette proposition du collectif La Barbe me paraît tout à fait sensée et digne d’intérêt.

Franchement, à part une résistance au changement mal placée, que votre numéro de Sécurité Sociale soit tiré au sort ou fabriqué à partir d’informations signifiantes, qu’est-ce que ça peut bien vous foutre ?

Jeux de langues

On dit souvent que le français est une des plus belles langues du monde, mais tout de même, le linguiste manqué à l’intérieur de moi trouve qu’il y a dans les autres langues tout plein de gadgets amusants qui font cruellement défaut au français.

À l’exception de sa variante parlée dans le sud, notre langue n’est pas accentuée. Toutes les syllabes se prononcent avec à peu près la même intensité et au même niveau. C’est très différent de l’anglais britannique, par exemple, où il existe des différences d’accentuation importantes entre les syllabes. Un ami serbe qui à force de vivre en France oubliait petit à petit sa langue maternelle me racontait que lorsqu’il retournait au pays, il plaçait parfois les accents toniques au mauvais endroit, ce qui le faisait passer pour le dernier des ploucs.

Notre langue ne possède pas de tons. La hauteur des voyelles, c’est-à-dire la fréquence des sons, n’est pas significative (ou alors marginalement, par exemple pour marquer une interrogation). Ce n’est pas le cas dans beaucoup de langues orientales, où la même syllabe peut avoir une signification complètement différente selon qu’elle est prononcée grave, aiguë, en faisant varier le son vers le haut, vers le bas, ou encore vers le haut puis vers le bas. Ce qui est amusant, c’est qu’on a constaté que les locuteurs natifs de ces langues tonales développaient une aptitude cérébrale particulière à la reconnaissance des fréquences sonores ; du coup, ils ont plus souvent que les autres l’oreille absolue. Une étude a montré qu’après un an au conservatoire de musique, 60 % des élèves chinois ont l’oreille absolue, contre seulement 14 % des élèves américains.

Notre langue n’est pas flexionnelle. La fonction d’un mot (auteur de l’action, bénéficiaire de l’action, outil utilisé pour faire l’action, moment de l’action, lieu de l’action, etc.) est seulement indiquée par sa position dans la phrase et par quelques prépositions. Par exemple, le sujet se reconnait typiquement au fait qu’il est avant le verbe et les compléments au fait qu’ils sont après. Au contraire, en latin, en allemand ou en russe, la position des mots dans la phrase n’est pas porteuse de sens (bien qu’elle puisse être imposée par l’usage). On distingue l’auteur, le bénéficiaire, le lieu, etc. en fléchissant la fin du mot. Ainsi le proverbe latin asinus asimum fricat où les terminaisons en -us et en -um indiquent respectivement l’âne sujet et l’âne COD.

Notre langue n’est pas non plus isolante. Les mots s’accordent en genre et en nombre, les verbes se conjuguent pour marquer la personne, le temps, le mode. En chinois mandarin, au contraire, tous les mots sans aucune exception sont invariables. C’est d’ailleurs assez logique quand on pense au système d’écriture par idéogramme, qui ne permet pas comme notre système alphabétique les modifications de la graphie d’un mot. En l’absence de conjugaison, on utilise pour marquer les temps et les modes, des périphrases, des proverbes, des expressions toutes faites. De là vient probablement la caricature classique du Chinois qui utilise de longues tirades un peu précieuses pour exprimer des choses toutes simples.

Notre langue ne possède que deux genres, le masculin et le féminin. Dans d’autres langues, comme l’anglais, l’allemand ou le latin, il existe aussi un genre neutre. Il est toutefois amusant de constater qu’à l’exception de l’anglais qui utilise une règle claire (tout ce qui n’est pas humain est neutre sauf les gros bateaux qui sont des filles), la répartition des noms entre masculin, féminin et neutre est assez aléatoire. Par exemple, on peut aussi se demander pourquoi en allemand fräulein (mademoiselle) est neutre plutôt que féminin, ou bien pourquoi le genre des choses est si souvent différent entre le français et l’italien (le dos/la schiena, je ne m’y ferai jamais !).

Notre langue n’a que deux nombres, le singulier et le pluriel. Dans d’autres langues, comme l’arabe moderne ou le grec ancien, il y a également un duel, qui sert pour les objets allant par deux. Il en subsiste une trace en anglais, avec both qui est le duel de all. D’une façon générale, le pluriel (ou le duel) est obtenu en ajoutant une marque distinctive au mot singulier (généralement un -s en français et en anglais). Le breton se distingue en faisant l’inverse : beaucoup de mots sont naturellement au pluriel, et c’est pour obtenir le singulier qu’il faut ajouter une marque. Ainsi, gwez au pluriel (des arbres) donne gwezenn au singulier (un arbre).

Notre langue n’utilise pas les classificateurs. Quand on désigne un objet, notre grammaire n’impose pas de rajouter un mot ou d’accorder le reste de la phrase selon la classe à laquelle cet objet appartient. C’est très différent en japonais, où le nom des chiffres varie en fonction du type d’objet qui est dénombré. Ainsi, on compte différemment les personnes, les oiseaux, les lapins, les petits animaux, les gros animaux, les objets fins et plats, les objets longs et cylindriques, les objets technologiques, les vêtements, les objets portés aux pieds, les liquides, les médicaments de forme ronde (pilules et autres gélules), les chapitres d’un livre, etc.

Bref, le français est une des plus belles langues du monde, mais je la trouve quand même un peu monotone.

Petit manuel de gayrilla (2)

Comme on pouvait s’y attendre, le projet de loi sur l’ouverture du mariage aux couples homosexuels déclenche des avalanches quasi quotidiennes de déclarations ridicules, stupides, voire insultantes. Je n’ai pas envie de revenir sur chacune d’elle en particulier, je pense que la plupart sont suffisamment idiotes pour s’auto-discréditer toutes seules. Ce qui est excessif est insignifiant. Mais j’aimerais tout de même rebondir sur quelques points.

La perte des valeurs

C’est le grand credo de Christine Boutin et des membres de son parti : accorder le mariage à tous est un signe de la perte des valeurs de notre société, cela irait même (sic) jusqu’à brouiller les repères dont nos concitoyens ont particulièrement besoin en ce moment.

Stratégie de communication classique : ce sont des phrases tellement creuses que tout un chacun peut les approuver mollement. Du simple fait que les valeurs de la jeune génération sont différentes de celles de l’ancienne, toute personne suffisamment âgée peut en déduire que les valeurs se perdent. Or non, les valeurs ne se perdent pas. Elles évoluent.

Ainsi donc, pour le Parti Chrétien Démocrate, ouvrir le mariage aux couples de même sexe serait une perte de valeurs. Mais lesquelles ? La fécondité du mariage ? Les homos ne sont pas stériles (voir point suivant). La supériorité du couple hétéro pour fonder un foyer et élever des enfants ? Plusieurs dizaines d’études montrent que c’est faux. La supériorité du couple hétéro pour fonder la société ? J’attends encore qu’on m’énumère les compétences que les hétéros apporteraient aux sociétés humaines que les homos ne pourraient apporter. La conformité du couple hétéro au schéma divin ? Un tiers des Français ne croient en aucun Dieu, il n’y a aucune raison pour que des considérations purement religieuses s’imposent à eux par le biais des lois que ces considérations inspireraient, c’est le sens même de la laïcité.

Certes, ces quelques valeurs ont pu avoir un sens par le passé, quand les homos n’osaient pas se mettre ouvertement en couple stable, quand on ignorait que les enfants n’avaient pas obligatoirement besoin de parents hétéros pour être heureux et bien éduqués, quand la majorité des citoyens étaient croyants et pratiquaient la même religion. Elles n’ont plus de sens aujourd’hui. S’en débarrasser n’est pas une perte, c’est un progrès.

Quand Christine Boutin parle de perte de valeur, elle est partiale et partielle. Partiale parce que les valeurs dont elle parle sont désuètes pour la majorité d’entre nous ; partielle parce que si elle insiste sur les pertes, elle omet totalement de parler des gains. Et en terme de valeurs, puisque c’est le sujet qui semble lui tenir à cœur, le gain est considérable : la réaffirmation d’un principe fondamental de notre République, l’égalité de tous les citoyens.

La natalité

On entend encore (plus souvent il est vrai sous la plume des commentateurs de journaux en ligne que dans la bouche des politiques) l’argument de la natalité, qui veut que l’État serait suicidaire d’encourager une forme d’union qui serait stérile.

D’abord, la natalité n’est pas un problème en France, nous faisons même partie des pays occidentaux avec les plus forts taux de natalité. À titre personnel, je n’y vois d’ailleurs rien de glorieux ni même de souhaitable : sans aller jusqu’à tomber dans le malthusianisme, il me parait plus urgent de maîtriser la natalité que de la valoriser à tout prix.

Ensuite, il est question d’autoriser les unions homosexuelles, ce qui n’est pas la même chose que de les encourager, d’autant que je ne vois pas bien comment on pourrait encourager les gens à devenir homos. (Mais j’ai déjà mentionné comment la rhétorique catholique emprunte un peu rapidement les raccourcis entre autoriser, obliger, encourager…) Et puis les homos actuels ne s’engagent pratiquement plus dans des unions hétérosexuelles faute de mieux, comme pouvaient le faire leurs aînés ; les autoriser ou non à se marier entre eux a donc une influence quasi nulle sur le nombre des mariages hétéros, ceux qui seraient prétendument bons pour l’État par la vertu de leur naturelle fécondité.

Prétendument, car union homo ou hétérosexuelle, cette question de la fécondité n’existe pas. Les homos sont juste homos, pas stériles. Rien si ce n’est la législation n’empêche les couples homos d’avoir des enfants. De fait, beaucoup en ont. Comme c’est illégal (la manipulation du sperme en dehors du corps humain pour des raisons autres que médicales est interdite), je ne vais pas vous expliquer comment on fait des bébés avec un gay, une lesbienne et une seringue… Si problème de natalité il y a, il est dû à la loi qui interdit la PMA, pas à l’orientation sexuelle des couples.

Notons d’ailleurs que ce sont ceux qui reprochent aux homos de ne pas pouvoir fonder une famille qui s’opposent aussi à l’autorisation de la PMA et de l’adoption. À tous les coups on perd ! Ils reprochent aux homos de faire baisser la natalité et en même temps s’opposent à la loi qui leur permettrait de l’augmenter. Ils accusent les homos de bafouer les droits de l’enfant à avoir un foyer « normal » et en même temps les obligent à se rabattre sur des arrangements peu satisfaisants de co-parentalité entre couples gays et couples lesbiens. Il faudrait savoir. Le problème, c’est que nous ne puissions pas avoir des enfants, ou bien que nous puissions en avoir ?

Ce n’est pas prioritaire, ça ne concerne qu’une minorité

C’est justement parce que ça concerne une minorité que c’est prioritaire. Le degré de civilisation d’une société se mesure à la façon dont elle traite ses minorités et je ne vois pas bien ce qui pourrait être plus urgent que de nous améliorer sur ce sujet où nous ne brillons guère.

Par ailleurs, étendre le mariage aux couples homosexuels fait partie de la lutte contre l’homophobie, la lutte contre l’homophobie améliore les conditions de vie des homosexuels, ce qui se traduit par un coût social et économique moins élevé : moins de maladie dues au stress, moins d’agressions physiques donc moins d’interruptions temporaires de travail, plus grand sentiment de justice donc meilleure paix sociale… Bien traiter les minorités, c’est augmenter le bien-être de tous.

Enfin, les modifications de Code Civil dont il est question ici sont ridiculement faciles à faire. Il faut juste changer l’article qui définit le mariage et ensuite, mettre une armée de juristes sur la mise en cohérence de tout le reste ; ce qui consiste principalement à remplacer partout les termes mari et femme par un terme neutre. Si le gouvernement n’a pas les moyens de faire une chose aussi simple, alors il n’a les moyens de rien faire.

En fait, ce qui prend le plus de temps dans cette histoire, c’est de ferrailler avec l’opposition. Qu’ils se calment et ça dégagera plein de temps pour s’attaquer aux fameux autres problèmes qu’ils nous disent tellement plus urgents…

Être contre le mariage n’est pas homophobe

C’est encore ce qu’essaie piteusement de démontrer un prêtre dans les pages du Monde. Mais évidemment, ça ne tient pas, il ne suffit pas de clamer partout qu’on n’est pas homophobe pour ne pas l’être.

Il n’existe aucun argument contre l’ouverture du mariage aux homosexuels qui ne sous-entende pas, quand on creuse un peu et qu’on va au fond des choses, l’idée que les hétéros seraient supérieurs aux homos. Si cette supériorité était avérée, ce serait une simple description de la réalité et je ne trouverais rien à y redire ; mais elle ne l’est pas, dans aucun domaine, et notamment pas ceux que cite ce prêtre, comme par exemple l’éducation des enfants ou la capacité à fonder une famille. C’est donc un jugement de valeur négatif, arbitraire, qui entraine une discrimination.

Ce qui est la définition même de l’homophobie.

ゴジラ

Le copain a passé une quinzaine de jours au Japon pour son boulot et entre autres choses, il m’a ramené une figurine de Godzilla. À moi. Un fan inconditionnel de la science-fiction des années 1950. Il ne pouvait pas mieux tomber !

Rendez-vous compte. Un vrai Godzilla ! Pas une pâle imitation, hein. La tronche de monstre préhistorique, les écailles verdâtres, la forêt de sapins des Vosges qui clignotent sur son dos quand il est énervé, tout y est. Un petit coup de photoshop par dessus et on se croirait dans un film d’époque.

Du coup, j’ai commandé le film, l’original, le premier de la saga, celui de 1954. Ca n’a pas été facile puisqu’il n’est plus édité en France et que les versions que l’on trouve à l’import n’ont évidemment pas de sous-titres en français. Je me suis rabattu sur la version proposée par le British Film Institute qui présente le double avantage de respecter le montage original (la version habituellement diffusée en Occident est légèrement remaniée) et d’avoir des sous-titres dans une langue compréhensible, à savoir l’anglais.

L’histoire : l’explosion de la bombe H à Nagasaki réveille un monstre préhistorique qui dormait jusque-là bien peinard au fond du Pacifique. La bestiole, très énervée, passe ses nerfs en coulant tous les bateaux qui passent à sa portée. Irrité, le gouvernement nippon déclare la guerre au monstre. Hélas, rien ne l’arrête, ni les armes conventionnelles, ni les avions de chasse, ni la clôture électrifiée géante bâtie pour l’occasion. Tokyo est détruite. Sur ces entrefaites, un scientifique découvre de façon fortuite une arme sous-marine qui pourrait venir à bout de Godzilla, mais traumatisé par ce que la science, mal utilisée, a permis à Hiroshima, il refuse de divulguer les secrets de son invention…

La première chose qui saute au yeux est que le style cinématographique est celui du cinéma soviétique d’avant-guerre. Il y a le noir et blanc de mauvaise qualité (la pellicule solarise, c’est à dire que les noirs et les blancs s’inversent quand les conditions d’éclairage deviennent trop fortes), les objectifs qui vignettent dans les coins, le scénario est bourré de messages de propagande, les acteurs sur-jouent à mort… On retrouve même des trucs d’Eisenstein, sa façon d’enchainer les champs contre-champs, ou encore sa façon de filmer les visages en gros plan. La musique est du même tonneau, on jurerait du Chostakovitch. Le contraste est violent avec le cinéma américain de la même époque. En 1956, Hollywood sort le cultissime Forbidden Planet : c’est en technicolor, le scénario est intelligent (une sorte d’adaptation en space-opera de La Tempête de Shakespeare), les acteurs ont un jeu naturel et moderne, les effets spéciaux sont potables, la musique fait appel aux techniques électro-acoustiques.

L’autre chose qui saute aux yeux, c’est que les Japonais ont été traumatisés par la dernière guerre. Le nucléaire est omniprésent, le monstre est radioactif, il y a des compteurs Geiger partout. La scène de la destruction de Tokyo est évidemment une référence à la destruction d’Hiroshima et Nagasaki, on croirait même certains plans, comme ces longs travellings sur les rescapés en guenilles, tirés des archives d’époque que l’on a tous vues dans divers documentaires. On trouve aussi le thème du scientifique qui refuse de divulguer ses découvertes de peur que les militaires en fassent une arme de destruction massive – une attaque à peine voilée contre les physiciens du projet Manhattan.

Malgré cette pique contre les États-Unis, c’est un Japon déjà très occidentalisé que l’on découvre. Le costume cravate y est largement plus répandu que le kimono et sur un des bateaux où un bal est donné, c’est sur de la musique américaine que garçons et filles dansent, flirtent et s’enlacent.

On se demandera quand même par quel mystère un film de série B tel que celui-là a pu enfanter une aussi riche descendance : une cinquantaine de films (aussi bien japonais qu’américains), des jeux vidéos, des bandes dessinées… Et des milliers de produits dérivés, tels que la figurine qui trône désormais dans ma bibliothèque !

Microsoft Excel

Quelques citations peu connues (et néanmoins rigoureusement exactes) de quelques personnages célèbres de la Seconde Guerre Mondiale.

« Nous allons rendre fous des millions de salariés. Nous allons faire perdre des journées entières de travail à des millions d’entreprises. Pour cela, nous allons écrire le logiciel le plus anti-ergonomique et le moins intuitif jamais développé. Nous l’imposerons à 95 % des entreprises mondiales. Et nous l’appellerons : Excel. » – Adolf Hitler

« Dans Excel, il faudrait que les flèches droite et gauche du clavier ne se comportent pas de la même façon selon que l’utilisateur a commencé à éditer une cellule en tapant directement dedans ou bien en double-cliquant dessus. » – Albert Speer

« Dans Excel, il faudrait que les raccourcis claviers habituels de toute zone de saisie de texte, comme par exemple Ctrl+A pour tout sélectionner ou Ctrl+flèches pour se déplacer d’un mot entier, ne fonctionnent pas quand on édite le contenu d’une cellule. » – Joseph Gobbels

« Dans Excel, il faudrait que les paramètres d’impression s’appliquent à tout le classeur, et pas à chaque feuille individuellement. Ainsi, les utilisateurs qui ont des classeurs dont chaque feuille nécessite une mise en page différente ne pourront pas imprimer. » – Hermann Göring

« Dans Excel, il faudrait que cliquer sur le menu Imprimer et cliquer sur le bouton Imprimer ne donne pas le même résultat. Par exemple, on pourrait faire en sorte que le premier ouvre une boîte de dialogue tandis que le second imprime directement avec des options bizarres. » – Heinrich Himmler

« Dans Excel, il faudrait que quand l’utilisateur insère des cellules, dans la boite de dialogue qui lui demande s’il veut décaler les cellules existantes vers la droite ou vers le bas, ce soit par défaut systématiquement la mauvaise option qui soit cochée. » – Klaus Barbie

« Dans Excel, il faudrait afficher aléatoirement des messages d’erreurs injustifiés et incompréhensibles, comme par exemple : “impossible de déplacer des cellules”, ou bien “impossible de coller dans une cellule fusionnée”. » – Joachim von Ribbentrop

« Dans Excel, il faudrait que le format de cellule soit une option totalement invisible au premier abord, que son mauvais réglage provoque des dysfonctionnements incompréhensibles pour l’utilisateur, et surtout, il faudrait que le format de cellule par défaut ne corresponde jamais aux besoins les plus fréquents. » – Rudolf Hess

« Puisque dans tous les langages informatiques existants et dans toutes les notations mathématiques connues, on utilise la virgule pour séparer les paramètres d’une fonction, dans Excel, on utilisera le point-virgule. » – Josef Mengele

Par ailleurs, il me semble clair désormais que les départements qualité ont été inventés parce qu’il fallait bien reclasser professionnellement les fonctionnaires nazis. Ce fut une réussite : la plupart se plurent à ces postes où ils pouvaient laisser libre court à leur tendance naturelle à pondre des procédures psychorigides qui ne servent à rien et à tyranniser leurs collègues.

[small]Non mais sinon tout va bien au boulot, hein.[/small]

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