Soleil Vert

La semaine dernière, une connaissance m’expliquait que dans une élection, tous les sujets n’avaient pas la même importance et qu’il fallait parfois accepter d’être en désaccord avec des détails secondaires du programme d’un candidat si par ailleurs, on était en accord sur des sujets fondamentaux. Et, ajouta-t-il mystérieusement, « je ne voterai jamais pour un candidat qui promet de tuer mes parents lorsqu’ils seront trop vieux ». Je n’ai pas relevé pour ne pas m’embarquer dans une discussion politique infernale, mais j’avoue que ma curiosité fut piquée au vif. De qui parlait-il ? Quel candidat pouvait bien promettre pareille chose ?

Aujourd’hui, suite à quelques allusions de sa part et suite à la lecture d’un article du Monde sur le vote des catholiques pratiquants, j’ai compris. Il parlait de Hollande et de son intention de réviser la loi Léonetti sur l’euthanasie.

L’idée serait en gros, si je comprends bien, d’autoriser les personnes qui en font la demande et qui sont atteintes d’une pathologie incurable à pouvoir accéder au suicide médicalement assisté. C’est effectivement très grave ! La preuve : si dans cette phrase on remplace « autoriser » par « obliger », si on remplace « les personnes qui en font la demande » par « tout le monde », si on remplace « atteint d’une pathologie incurable » par « trop vieux », si on remplace « pouvoir accéder au suicide » par « se faire assassiner », la proposition de Hollande nous conduit tout droit à Soleil Vert !

C’est sûr qu’avec ces gens qui quand on leur expose une idée comprennent l’exact opposé de chacun des mots qu’on utilise, le débat va être difficile. Entre ça et l'invasion des chars soviétiques, je voudrais bien savoir, parmi les électeurs de Sarkozy, combien n’ont pas voté contre le programme de Hollande mais contre l’idée totalement fantasmagorique et délirante qu’ils s’en faisaient.

Pain d’épice

Ma petite recette personnelle de pain d’épice, juste comme ça, parce que c’est bon, parce que c’est dimanche, parce que j’ai envie.

Il vous faut :

Mode opératoire

Dans une casserole, faire chauffer doucement le miel, le lait et le beurre, en remuant de temps en temps.

Dans un saladier, mélanger la farine, le sucre, le sucre vanillé, la levure, toutes les épices. Si vous utilisez du beurre doux à l’étape précédente, ajouter une pincée de sel. Puis incorporer le mélange tiède de miel, de lait et de beurre en remuant bien pour éviter les grumeaux.

Lorsque la pâte est bien lisse, incorporer les œufs un à un, une bonne lichette de pastis, et les écorces d’orange confites découpées en petits dés.

Verser dans un moule beurré et fariné (ou mieux, un moule silicone) et enfourner 1h15 à 150°C. Laisser refroidir complètement avant de déguster. Et c’est encore meilleur le lendemain !

Polonaise inverse

Il y a un peu plus de trente ans, HP sortait sa première calculatrice, une machine restée célèbre pour son utilisation de la notation polonaise inverse. J’ai fait toutes mes études avec une HP28C. Non seulement j’ai toujours trouvé ce système de notation plus pratique et moins ambigu que le système classique, à tel point que je suis quasiment incapable d’utiliser une calculatrice normale ; mais de plus, l’avantage d’avoir une HP sur les bancs de la fac, c’est que personne ne vous emmerde à vouloir vous emprunter votre calculatrice !

Pour comprendre comment fonctionne la notation polonaise inverse, il faut voir les formules mathématiques comme un arbre. Les nœuds (en couleur ci-dessous) sont les opérations à effectuer : addition, multiplication, sinus, logarithme, élévation au carré, etc. Tandis que les feuilles (en blanc ci-dessous) sont les opérandes, soit des nombres, soit des constantes prédéfinies dans la machine comme π ou e. Imaginons que vous ayez à calculer le résultat de 2 + 3 sin (17 + π). Cela peut se représenter par l’arbre suivant :

Il existe plusieurs façons d’énumérer tous les nœuds d’un arbre. Une méthode intéressante est de le parcourir en profondeur, ce qui consiste à descendre le plus possible chaque fois qu’un chemin se présente à gauche, puis quand ça n’est plus possible, chaque fois qu’un chemin se présente à droite. C’est en remontant qu’on énumère alors les nœuds. Dans cet exemple, on obtient 2, puis 3, puis 17, puis π, puis +, sinus, × et enfin +. Ce parcours s’obtient aisément en appelant la fonction récursive suivante sur la racine :

visiter_noeud(x)
{
  si x possède un fils gauche,
    alors visiter_noeud(fils_gauche(x))

  si x possède un fils droit,
    alors visiter_noeud(fils_droit(x))

  imprimer x
}

Dans un tel parcours en profondeur, il y a trois options possibles : le parcours préfixe, le parcours infixe, et le parcours postfixe. La différence réside dans le moment où l’on imprime le nœud courant, c’est-à-dire l’endroit où se trouve l’instruction « imprimer x » dans le code ci-dessus. Pour le parcours préfixe, on imprime le nœud courant avant de visiter les fils. Ce cas ne nous intéresse pas ici. Dans le parcours infixe, on imprime le nœud courant entre la visite du fils gauche et la visite du fils droit. Avec notre exemple, on obtient : 2, +, 3, ×, sinus, 17, +, π. Autrement dit, on obtient exactement la formule de départ. Enfin, dans le parcours postfixe, on imprime le nœud courant après avoir visité les deux fils. C’est ce que fait le code ci-dessus. Avec notre exemple, on obtient : 2, puis 3, puis 17, π, +, sinus, ×, et enfin +. Eh bien vous savez quoi ? Cet ordre est exactement l’ordre dans lequel il faut appuyer sur les touches d’une calculatrice HP pour effectuer l’opération !

Résumons : toute formule mathématique peut être représentée de façon unique et non ambiguë par un arbre. Sur une calculatrice classique, on effectue le calcul en entrant la formule dans l’ordre donné par un parcours infixe de cet arbre. Sur une calculatrice HP, on l’effectue en entrant la formule dans l’ordre donné par un parcours postfixe. C’est aussi simple que ça.

Pourquoi cette dernière façon de faire est-elle préférable à mon sens ? Parce qu’il n’y a aucune ambiguité sur la priorité des opérateurs. Dans la notation infixe, pour que ça marche, il faut que la calculatrice et l’utilisateur s’accordent sur le fait que la multiplication est prioritaire devant l’addition. Sinon, le résultat produit est faux, à moins de permuter certains fils gauches et droits pour que les opérations se fassent dans le bon ordre. Or certaines calculatrices n’utilisent pas les priorités usuelles – c’est typiquement le cas des calculatrices de bureau bon marché et des applications écrites à la va-vite. Autrement dit, si vous entrez la même opération sur deux calculatrices différentes, vous pouvez obtenir un résultat différent. La preuve ? Prenez un MacBook. Sur l’application Calculatrice, tapez 2 + 3 × 4. Vous obtiendrez 14. Prenez maintenant le widget calculatrice qui se trouve sur le dashboard et tapez exactement la même opération. Vous obtiendrez 20. Plutôt ennuyeux, non ?

Dans la notation postfixe utilisée par les calculatrices HP, ce problème n’existe pas. Les opérations sont forcément entrées dans le bon ordre. Vous n’avez pas à vous demander si la priorité naturelle des opérateurs est prise en compte ou non, vous n’avez pas à vous demander dans quel ordre la machine va faire les opérations, parce que cette notion de priorité n’a pas de sens. C’est aussi pour ça qu’il n’y a pas de touches parenthèses sur une calculatrice HP : elles ne serviraient à rien.

Pour finir, un petit exercice classique que je donnais habituellement à mes stagiaires à une certaine époque : écrire un programme qui convertit une formule mathématique depuis la notation infixe vers la notation postfixe. Le B.A.BA quand on prétend travailler sur l’écriture de compilateurs ! La solution : construire l’arbre à partir de la notation infixe en utilisant un analyseur syntaxique généré par un script YACC, puis utiliser une fonction récursive telle que celle donnée ci-dessus pour réaliser un parcours postfixe en profondeur de cet arbre.

Reptile

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Insécurité routière

Il y a près de chez nous un carrefour protégé par des feux de la circulation. Les voitures qui passent sur l’axe principal vont majoritairement tout droit ; mais les voitures qui arrivent sur l’axe perpendiculaire tournent majoritairement sur leur gauche et ont le feu vert en même temps. En conséquence, lorsque c’est à leur tour de passer, elles doivent se croiser au milieu du carrefour.

Avant, il n’y avait aucun marquage au sol et les automobilistes faisaient ce qui était le plus naturel et le plus efficace, à savoir le croisement à l’indonésienne. Ainsi, chacun pouvait tourner sur sa gauche sans gêner celui qui venait en face et qui tournait aussi sur sa gauche. Et puis un jour, un marquage au sol et un plot central ont été installés pour obliger les voitures à se croiser à la française, c’est à dire à se contourner. Résultat, aux heures d’affluences, dès qu’il y a plus de deux voitures de chaque côté qui veulent tourner à gauche, elles se bloquent mutuellement et plus personne ne passe. Là où s’écoulaient avant dix ou quinze véhicules par cycle du feu, n’en passent plus désormais que deux ou trois. Une immense réussite.

Il y a près de chez nous un cédez-le-passage. Il n’y a pas d’intersection. Juste un cédez-le-passage, incongru, au milieu de nulle part, sur une rue parfaitement rectiligne. En fait, à y regarder de plus près, si, il y a bien une intersection. Une toute petite entrée de parking sur la droite. Je dis bien une entrée de parking, pas une sortie (il y a un sens unique). Autrement dit, rien ne peut venir de là. Les seuls véhicules auxquels vous pouvez céder le passage à cet endroit, ce sont ceux qui arrivent en face et qui veulent tourner sur leur gauche en coupant votre voie pour entrer dans le parking.

La moitié des automobilistes passent ce cédez-le-passage sans même ralentir ni prêter attention à quoi que ce soit. Ce n’est pas qu’ils ne respectent pas la signalisation, c’est qu’elle est tellement inattendue et aberrante qu’ils ne la voient même pas. Et un jour, la voiture sur deux qui respecte le panneau croisera la route de la voiture sur deux qui ne le respecte pas.

Il y a près de chez nous un gros carrefour. Comme de nombreuses voies y débouchent et qu’elles ont le feu vert à tour de rôle, le cycle complet du feu est assez long. C’est pénible en heure creuse, où on peut se trouver à attendre cinq minutes au feu rouge alors qu’il n’y a strictement aucun autre véhicule à l’intersection. Pour éviter ces attentes inutiles, quelqu’un a eu la bonne idée de ne faire fonctionner le feu qu’aux heures pleines. Le reste du temps, quand il y a peu de trafic, le feu est éteint et c’est le régime classique de priorité à droite qui s’applique.

Le problème réside dans les transitions, quand les feux s’allument, et surtout quand ils s’éteignent. Considérons le scénario suivant, qui m’est réellement arrivé au début de notre installation dans le quartier. Attention suivez bien ça va très vite.

Il y a manifestement à la Direction Départementale de l’Équipement du quartier un mec soit très farceur, soit très incompétent. Je propose qu’on l’attrape, qu’on l’écorche vif, qu’on lui tenaille les chairs au fer rouge, qu’on lui verse du plomb fondu dans les oreilles, qu’on l’éviscère, qu’on l’écartèle, qu’on l'équarrisse, et qu’on fasse bouillir les morceaux.

Miscellanées post-électorales

Les soirées électorales telles qu’on les a connues sont bien mortes… Aujourd’hui, ceux qui n’ont pas les résultats quasi-définitifs à 19 heures ont raté leur vie ! À la limite, je comprends que les médias ne claironnent pas les résultats avant la fermeture des derniers bureaux de vote ; mais se la jouer suspense insoutenable avec musique qui fait peur et décompte fatidique, c’est vraiment ridicule. Les dix-sept téléspectateurs qui ne connaissaient pas encore le résultat à 20 heures ont dû se réjouir de toute cette belle mise en scène !

Et pourquoi commencer la soirée électorale à 19h15 sachant qu’on n’aura rien d’intéressant à dire avant 20 heures ? J’ai failli me suicider d’ennui devant cette déferlante de reportages bouche-trous. Est-ce que Sarkozy va prendre sa voiture de fonction ou sa voiture personnelle ? Est-ce que l’ambiance est bonne à Tulle ? Comment était habillée Eva Joly ce matin ? Et le journaliste qui entre à pas feutrés dans le bureau de Hollande, caméra à l’épaule, avec Élise Lucet en studio s’extasiant sur la rareté d’une telle image. On aurait cru un épisode d’Histoires Naturelles, lorsque les chasseurs approchent la galinette cendrée en chuchotant pour mieux la filmer dans son milieu naturel.

Je ne comprends pas les éléments de langage de l’UMP. D’après Jupé et Cie, on n’enregistre pas de poussée de la gauche. La réalité, c’est que la gauche obtient l’un de ses plus hauts scores depuis 1981, et que trente-cinq départements basculent de droite à gauche alors qu’aucun ne bascule de gauche à droite. Même le Figaro voit la vague.

Toujours d’après Jupé et Cie, l’élection n’est pas celle qu’on nous avait promise. La réalité, c’est qu’hormis Le Pen qui est un peu plus haute que prévue, au détriment de Mélenchon qui lui est un peu plus bas, les scores finaux sont presque exactement ceux ressassés de sondage en sondage depuis des semaines. Et encore, à bien y réfléchir, le score de l’extrême-droite n’est même pas une surprise, on sentait cette poussée dans l’opinion publique depuis au moins deux ans. En fait, on a rarement vu des résultats électoraux aussi peu surprenants.

Je me demande toujours qui est le plus énervant, entre ceux qui pondent ces éléments de langage lénifiants, ceux qui les répètent en boucle sur tous les plateaux de télé au lieu de nous donner leur avis personnel, et ceux de l’autre côté de l’écran qui les gobent sans réfléchir.

Tout de suite après 20 heures, les estimations sont connues à plus ou moins 1 % près (et encore, c’est une marge optimiste). Les chiffres sont pourtant affichés avec deux chiffres après la virgule. C’est à peu près aussi ridicule que si, utilisant une vulgaire règle d’écolier en plastique, vous annonciez mesurer la taille d’un objet au centième de millimètre.

En revanche, en fin de soirée, les chiffres définitifs sont connus et ça a du sens d’afficher ces fameuses deux décimales après la virgule. C’est effectivement ce qui se passe pour les gros candidats. Mais les petits candidats, eux, n’ont plus droit qu’à une seule décimale.

Il existe probablement un univers parallèle dans lequel tout ceci est logique.

Oui, bon, Marine Le Pen. Ce n’est pas comme si on ne s’y attendait pas. À ce propos, il est indispensable de lire ceci.

Évidemment, il serait tentant, et même jouissif, d’attribuer la montée du FN à la politique de Sarkozy. Le problème, c’est qu’il n’y a pas vraiment de montée. Le score de Marine Le Pen est un record historique pour l’extrême-droite en France, mais c’est un record qui bat de peu celui de 2002 et qui peut s’expliquer par deux causes purement mécaniques : la disparition de Bruno Mégret et l’augmentation démographique du nombre d’électeurs. Ajoutons à ça deux doigts de ras-le-bolisme chez quelques ouvriers, et voilà, nous avons nos 18 %. La montée, elle a déjà eu lieu, c'était en 2002 et c'était après quatre ans de socialisme.

Certes, Sarkozy est bien coupable d’avoir banalisé les thèses du FN, et les Français d’origine étrangère sont nombreux à le ressentir au quotidien. Mais on ne peut pas dire que ça a fait augmenter les scores du FN. L’électorat FN est haut mais plutôt stable. Il va falloir s’y habituer et faire avec pour les futures élections. En pratique, ça veut dire que la moindre division à droite provoquera des seconds tours PS/FN et que la moindre division à gauche (coucou les écolos) provoquera des seconds tours UMP/FN.

Girouettes

Le vent tourne, et les girouettes aussi. Un peu comme ces gens qui se sont soudain senti pousser l’âme d’un résistant la veille de la Libération, une flopée d’anciens proches de Sarkozy retournent leur veste à trois jours du scrutin et retirent publiquement leur soutien au président sortant. Fadela Amara, Martin Hirsch, Corinne Lepage… Encore un peu et Éric Besson va redevenir ségoléniste !

Je n’aime pas les girouettes. Non pas que l’on ne puisse pas changer d’avis sur quelque sujet précis, suite par exemple à un débat, à des lectures, à des échanges avec son entourage, etc. Mais passer de l’UMP de Sarkozy au PS de Hollande, et plus généralement passer de la gauche à la droite ou inversement, ce n’est pas changer d’avis sur un sujet précis, c’est passer d’une vision du monde à une autre.

On entend souvent se plaindre que la gauche et la droite, c’est la même chose. Cette idée est complètement stupide. Je veux bien admettre que l’électeur moyen a le sentiment que ni la gauche ni la droite n’ont pu l’aider lors de son litige de mur mitoyen avec son voisin ou lorsqu’il s’est fait volé sa Xantia toute neuve. Je veux bien admettre que l’électeur moyen a le sentiment que ni la droite ni la gauche n’ont pu empêcher son entreprise de fermer. Mais la politique, ce n’est pas que ça. La politique ne se juge pas sur ces petites mésaventures individuelles, qui existeront toujours. Elle se juge à l'échelle de toute la population et sur le long terme.

Si on regarde un peu plus loin que le bout de son nez, si on regarde sur plusieurs années et à grande échelle, non, la gauche et la droite, ce n’est pas la même chose. Améliorer l’éducation des jeunes, ça ne donne pas le même résultat à long terme que virer la moitié des profs. Enfermer les immigrés dans des ghettos de banlieue, ça ne donne pas le même résultat à long terme que la mixité sociale (coucou les émeutes de 2005). Favoriser l’exclusion, ça ne donne pas le même résultat à long terme que favoriser la tolérance. Privatiser tout et n’importe quoi jusqu’à l’absurde (coucou les autoroutes), ça ne donne pas le même résultat à long terme que de ne pas le faire.

Et puis il y a des lignes de clivage fortes, irréductibles. Une façon différente de considérer l’influence de la société sur les individus et réciproquement, une compréhension différente du phénomène des classes sociales, une prise en compte différente du réel, des priorités différentes, un mode de pensée différent.

Ces girouettes qui passent allègrement de gauche à droite ou de droite à gauche, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi. Et je ne leur trouve que des mauvaises réponses. Est-ce qu’ils ne sentent pas ce clivage, cette différence essentielle de perception du monde ? Est-ce qu’ils le perçoivent mais s’en foutent, parce que leur but est simplement d’être élu, ou d’être sur le devant de la scène, ou d’aller dans le sens du vent ? Est-ce qu’ils ont un intérêt personnel à avoir le pouvoir et au fond, peu importe pour eux que ce soit sous une étiquette ou une autre ?

Quelle que soit la réponse, elle n’est guère glorieuse à mes yeux.

Brouillard

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À crédit

J’ai besoin d’un crédit.

Je commence tout naturellement par m’adresser à ma banque. Ils me connaissent bien et proposent de bons taux, ce sera l’affaire d’une minute. Effectivement, c’est très rapide : quelques secondes me suffisent pour remplir le formulaire web et me prendre un insultant « crédit refusé » dans la poire.

Je tombe des nues. (Tout en poussant néanmoins divers jurons in petto.) Ma situation financière est saine, les mensualités de l’emprunt seraient faibles, qu’est-ce qui peut bien coincer ? La logique des banques me sera toujours hermétique. Bon, ce ne sont pas les organismes de crédit qui manquent, ne nous laissons pas démonter.

NEXT !

Allons voir Cofinoga, j’ai déjà un petit crédit chez eux. D’ailleurs, première question qu’on me pose : êtes-vous déjà client ? Oui, m’exclamè-je fièrement ! Deuxième question : veillez entrer votre numéro de compte. Je fouille dans mes papiers (je déteste fouiller dans mes papiers), trouve mon numéro de compte, m’étonne que celui-ci ne comporte que six chiffres alors qu’on m’en demande onze ; je finis par comprendre que ce qui s’appelle numéro de compte sur le formulaire web correspond en fait à mon numéro de client sur mon contrat papier, entre celui-ci dans la case prévue à cet effet, pour recevoir une réponse catégorique et définitive : numéro de client invalide. Bon, pas de temps à perdre avec ces conneries. Cofinoga, si tu me veux comme client, paie-toi un système d’information qui marche.

NEXT !

Passons rendre visite à Cetelem, c’est eux qui ont financé ma petite Ford Ka. Ils m’avaient même envoyé un courrier pour me féliciter de n’avoir jamais eu aucun incident de paiement en quatre ans. Je commence à remplir leur formulaire en ligne. On me pose des questions, encore des questions, et encore d’autres questions. À la troisième page, je commence à me demander si ce formulaire n’aurait pas été rédigé par la réincarnation de Torquemada. À la quatrième page, je frémis à l’idée que la CNIL ait pu donner son aval à la constitution d’un fichier pareil. À la cinquième page, alors qu’on n’a toujours pas abordé le vif du sujet et qu’on me demande le niveau d’étude (hein ?) et le lieu de naissance (quoi ?) de mon conjoint, je décrète que ça suffit.

NEXT !

Retournons voir ma banque, mais par téléphone cette fois. J’appelle un conseiller et lui donne exactement les mêmes informations que celles que j’avais saisies la veille sur internet. Crédit accepté. En fait, je sais pourquoi la logique des banques m’échappe : c’est parce qu’il n’y en a pas.

Agacement alphabétique

J’aime bien que dans mon iTunes ou sur mon lecteur MP3, les différents albums d’un groupe ou d’un artiste apparaissent dans leur ordre chronologique de sortie. C’est bête, mais comme je suis légèrement psychotique j’aime l’ordre et la logique, je m’y retrouve mieux quand les premiers et derniers albums d’un groupe s’affichent respectivement en premier et en dernier dans la liste. Hélas, la plupart des logiciels ne proposent qu’un classement alphabétique des artistes et les albums. Ça m'agace.

Il y aurait bien une solution, simple, efficace, élégante : il faudrait que l’ordre chronologique de sortie des albums corresponde pile poil à l’ordre alphabétique de leurs titres. Ca fonctionne par exemple avec Linkin Park : Hybrid Theory, Meteora, Minutes to Midnight et A Thousand Suns (oui, iTunes a l’intelligence de classer ce dernier titre à T et non à A). J’attends avec impatience leur cinquième album, pour voir s’ils poursuivent la logique avec un titre commençant par U, V, W, X, Y ou Z. Inutile de préciser que je serai extrêmement désappointé du contraire.

Quand je serai Maître du Monde, entres autres réformes révolutionnaires et novatrices dont je ne dévoilerai pas la teneur ici pour ne pas trop vous effrayer, j’exigerai que les groupes de rock aient pour obligation de choisir les titres de leurs albums de telle sorte qu’ils apparaissent dans le bon ordre dans iTunes.

Et ainsi, grâce à moi, l’Univers sera un meilleur endroit pour vivre.

Minorités

Nous avons tellement de retard sur le traitement des minorités.

Au Pays-de-Galles, on a pris conscience que les gays n’osaient pas porter plainte après une agression homophobe parce que les policiers avaient la réputation d’être eux-même homophobes. Pour donner confiance aux homos, le gouvernement a fait apposer un petit autocollant arc-en-ciel sur la porte des commissariats. Imagine-t-on pareille mesure en France ? Bien sûr que non. Ce serait communatariste, et ça, il se trouve plein de gens pour croire sérieusement que ça menacerait la République.

À Londres, le taux d’équipement en aménagements spécifiques pour les personnes à mobilité réduite est, pour un Français, proprement stupéfiant. Tous les taxis et les bus possèdent une rampe d’accès. Presque tous les musées sont accessibles. Un peu partout, des toilettes publiques sont réservées aux handicapés par le biais d’une clef spéciale que l’on peut se procurer auprès de la Royal Association for Disability Rights. Quelques théâtres proposent un service de gardiennage pour les chiens d’aveugle. Imagine-t-on pareille chose en France ? Bien sûr que non. Il y a trop de gens qui pensent sérieusement que « pas de bras, pas de chocolat[1] » et surtout, il est mal vu pour un gouvernement de s’occuper d’autre chose que de l’intérêt général. Or beaucoup, confondant intérêt général et intérêt de la majorité, ne comprennent pas que s’occuper des minorités est profitable à tous et ne relève aucunement d’intérêts particuliers.

Dans certaines villes des États-Unis, les policiers peuvent suivre des formations d’initiation à la diversité. Parce qu’on s’est aperçu, dans ce grand pays multiculturel, qu’on devait s’adresser de manière différente à des gens issus de cultures différentes, parce qu’on s’est aperçu que tout le monde n’était pas blanc hétéro parlant anglais et que tout le monde n’avait donc pas les mêmes besoins que les blancs hétéros parlant anglais, l’État forme ses fonctionnaires à se comporter correctement envers tous ses citoyens. (Bon, ce n’est pas encore gagné, mais il faut avouer qu’ils partent de très loin.) Il me semble que le Canada travaille dans la même direction. Envisage-t-on pareille chose en France ? Bien sûr que non. Ce n’est pas à l’État de s’adapter à la diversité de ses citoyens, c’est aux citoyens d’entrer dans le moule imposé par l’État.

En fait, la France ne peut tout simplement pas penser les concepts de diversité et de minorité. Un truc l’en empêche. Ce truc, c’est un principe quasi-sacré et il a pour nom : Universalisme Républicain®. Chaque fois que l’on propose un aménagement pour une catégorie spécifique de personne (certaines aides sociales, le mariage gay, des ascenseurs réservés aux fauteuils roulants, la parité homme/femme sur les listes présentées aux élections, la liste est infinie) il se trouve des gens pour y voir l’attribution d’un privilège. Et chez nous, on n’aime pas les privilèges. Pour des raisons liées à notre histoire, mais aussi parce que par définition, un privilège n’est pas Républiquement Universel® puisqu’il ne s’applique pas à tous.

Le premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme, un texte dont nous aimons d’ailleurs nous gargariser, stipule que tous les hommes naissent égaux en droits. Il faudrait commencer à comprendre que s’occuper des minorités, c’est justement satisfaire à ce principe d’égalité des droits – et le mot important ici, c’est bien « droits ». Apposer un autocollant arc-en-ciel à l’entrée d’un commissariat, ce n’est pas un privilège ou du communautarisme, mais simplement un marchepied pour hausser les homos, qui partent de plus bas, au même niveau de droits que les autres citoyens. L’universalisme, ça ne veut pas dire les mêmes moyens pour tous, ça veut dire les mêmes résultats pour tous.

Et le plus démoralisant, c’est que je ne fais pas davantage confiance à la gauche qu’à la droite pour faire progresser la France sur ces questions.

Considérations motocyclistes

Je compte changer de bécane prochainement. J’écume donc tous les vendeurs de moto de la région, j’explore les sites internet des constructeurs… Et rien ne me séduit. Je ne voudrais pas faire mon vieux con, mais quand même, les motos, c’était mieux avant !

Déjà, impossible de trouver des machines de cylindrée raisonnable. On passe directement de 125 cm³ à 600 cm³, sans rien entre les deux. Les moyennes cylindrées de ma jeunesse, les Yamaha 350 RDLC ou les XJ 400, des machines qui m’ont procuré des coups de pied au cul mémorables, n’ont pas d’équivalent actuel. Si les constructeurs ont déserté ce créneau, je suppose que c’est parce qu’il n’était pas vendeur, mais c’est un peu pénible pour qui cherche une machine modeste destinée à évoluer principalement en ville.

Éliminons tout ce qui dépasse 750 cm³ ou 100 ch, soit toutes les BMW, toutes les Triumph, toutes les Ducati, bref, toutes les bécanes rigolotes. Éliminons les trails, c’est moche, la selle est trop haute pour mes courtes pattes et ça tient mal la route. Éliminons les customs et autres Harley Davidson à la position de conduite grotesque et inconfortable. Éliminons les sportives, pas adaptées à la conduite en ville. Éliminons les Honda et les Suzuki dont l’esthétique ne me convainc pas. Éliminons les roadsters « naked », trop fatigants à haute vitesse du fait de l’absence de bulle. Que reste-t-il ?

La Yamaha XJ6 Diversion, la Kawasaki ER-6f, et quelques gros scooters. Le scooter est ce qui est le plus adapté à mes besoins (maniabilité en ville, larges coffres de rangement…) mais j’ai envie d’une moto. La Yamaha n’a qu’un seul phare et je veux une optique double (pour des raisons de sécurité : de nuit, je crois qu’un automobiliste estime mieux la nature, la distance et la vitesse d’un véhicule qui a deux phares).

Ne reste plus que la Kawasaki. Mais ce n’est pas un coup de cœur, c’est un choix par élimination, un choix de raison. Et la raison, c’est quand même à l’opposé de l’idée que je me fais de la moto.

Du militantisme gay

Les propos de Vanneste ont suscité beaucoup de réactions, qui elles-mêmes ont suscité beaucoup de contre-réactions. Dans ces dernières revient souvent le reproche que les militants homos seraient des terroristes intellectuels opposés à la liberté d’expression, puisqu’ils taxeraient d’homophobie tous ceux qui ne pensent pas comme eux.

Les mots ont un sens. La plupart du temps, quand on s’indigne de l’homophobie de quelqu’un, c’est justifié. On peut définir l’homophobie de différentes façons, mais grosso modo, on en revient toujours au même : est homophobe tout propos qui tend à placer l’homosexualité sur un plan inférieur à l’hétérosexualité ; de même qu’est sexiste tout propos qui tend à placer la femme sur un plan inférieur à l’homme, ou qu’est raciste un propos qui tend à placer les étrangers sur un plan inférieur aux Français.

Vous refusez que deux hommes s’embrassent en public parce que vous trouvez ça ostentatoire, alors que ça ne vous pose aucun problème quand il s’agit d’un homme et d’une femme ? Vous placez un même comportement sur deux plans différents selon qu’il provient d’un couple homo ou d’un couple hétéro : c’est homophobe.

Vous trouvez déplacé que votre collègue de travail mette une photo de son mec sur son bureau parce que vous considérez que son homosexualité relève de sa vie privée, alors que ça ne vous pose aucun problème que cet autre voisin de bureau placarde des photos de sa femme ? Vous placez un même comportement sur deux plans différents selon qu’il provient d’un couple homo ou d’un couple hétéro : c’est homophobe.

Vous êtes contre le mariage des couples homos (pour quelque raison que ce soit : vous pouvez toujours chercher, il n’y a aucune bonne raison), alors que ça ne vous pose aucun problème pour les couples hétéros ? Vous placez un même comportement sur deux plans différents selon qu’il provient d’un couple homo ou d’un couple hétéro : c’est homophobe.

Et ainsi de suite, ad libitum.

Je sais pourquoi certains n’acceptent pas cette définition de l’homophobie. C’est parce qu’elle tend à classer comme homophobe soixante-dix pour cent la population (y compris certains homos eux-mêmes) et qu’elle fait apparaître comme homophobes plein d'articles du Code Civil. Ceux-là font l’erreur de croire que le problème est dans la définition du mot, alors qu’il se trouve dans la réalité qu’il décrit.

Oui, soixante-dix pour cent de la population est homophobe. À différents degrés bien sûr, on ne peut pas placer un Vanneste ou une Boutin au même niveau que le quidam qui sans y avoir réfléchi, par simple réflexe conformiste, se déclare opposé au mariage des homosexuels. Mais homophobe quand même.

Soixante-dix pour cent. Qu’on ne me parle pas de lobby gay ou de volonté de prosélytisme. Cette homophobie généralisée, c’est bien la seule et unique cause à l’existence du militantisme gay.

Chacun son métier

Le réseau bruisse d’une indignation terrible, l’information est répétée de site en site et re-twittée en boucle depuis ce matin, le scoop est énorme : sur l’affiche de campagne de Sarkozy, l’image de fond ne serait pas un paysage français, mais une photo de la mer Égée achetée sur le net. Quelle horreur ! Le même scandale avait secoué la campagne de Le Pen il y a quelques mois, elle avait utilisé une photo d’un faux SDF sur son affiche. Quelle horreur derechef !

Bon, soyons sérieux deux minutes. Qu'est-ce que vous croyez ? Que quand une agence de com parisienne a besoin d’une photo de plage pour une affiche, elle paie un billet de train et deux jours de déplacement à un stagiaire pour qu’il aille, appareil photo en bandoulière, faire quelques shoots dans la baie de Quiberon ? Que quand elle a besoin d’une photo de SDF, elle descend dans la rue en bas de son immeuble en trouver un pour lui demander de prendre la pose ?

Eh bien non. Chacun son métier. Les affiches sont faites par des graphistes, les photos sont faites par des photographes. Ça ne demande pas les mêmes compétences, pas la même formation, pas le même matériel. Il n’existe probablement pas une seule agence au monde qui fait elle-même ses photos. Toutes les agences achètent les photos dont elles ont besoin à des photographes professionnels, le plus souvent en passant, sauf besoin très spécifique, par des banques d’image sur le net. L’agence de com de Le Pen comme l’agence de com de Sarkozy. C’est plus efficace, c’est plus rapide, ça coûte infiniment moins cher. Et pourquoi ne pas reprocher à l’agence de com de ne pas imprimer elle-même les affiches, tant qu’on y est ? Ou à l’imprimeur de ne pas fabriquer lui-même son papier et ses encres ? Ou à l'internaute qui a levé ce « lièvre » de ne pas avoir fabriqué lui-même son modem ADSL ?

Comme si on n’avait pas de critiques suffisamment sérieuses et argumentées à opposer à Sarkozy ou à Le Pen, pour perdre son temps avec des « affaires » pareilles…

Grand journalisme

Existe-t-il un métier plus noble, plus glorieux que celui de journaliste ? Mettre son existence au service de l’information, aller fouiner au péril de sa vie dans les affaires les plus sombres, explorer les endroits les plus dangereux de la planète et en rapporter ce qui s’y passe…

Les endroits les plus dangereux de la planète, comme par exemple cette station service d’Issy-les-Moulineaux, d’où un envoyé spécial apprit en direct à des millions de téléspectateurs frissonnant d’angoisse, que l’essence avait augmenté.

Les endroits les plus dangereux de la planète, comme par exemple le péage de Saint-Arnoult-en-Yvelines, d’où un autre envoyé spécial apprit en direct à des millions de téléspectateurs haletants, que l’on comptait cinq kilomètres de bouchons sur l’autoroute A10.

Les endroits les plus dangereux de la planète, comme par exemple ce marchand de fruits et légumes parisien, d’où une envoyée spéciale apprit en direct à des millions de téléspectateurs terrifiés par l’image de ces poireaux, choux-fleurs et autres navets qui entouraient l’intrépide journaliste, que le froid, eh ben, c’est pas bon pour les cultures.

Pujadas, tu devrais changer de métier, parce que là, je pense que le fantôme d’Albert Londres ne va pas tarder à venir te foutre une bonne raclée. Et crois-moi, tu l'auras pas volée, celle-là.

[small](Et en plus, c'est ma redevance télé qui paie le faisceau satellite pour tes conneries, alors tu arrêtes de jouer avec tes envoyés spéciaux, maintenant.)[/small]

Jeux de langue

Il y a chez Grosse Bouâte SA une petite tradition sympathique, celle de l’énigme du midi. Tous les jours à 12h30, un collègue envoie sur la mailing-list interne une petite devinette, un casse-tête ou un jeu de logique. C’est le signal du départ pour la cantine et accessoirement, on s’amuse tout en faisant fonctionner ses neurones.

Depuis quelque temps, la mode pour l’énigme du midi est aux devinettes basées sur les pièges orthographiques de la langue française. Le niveau est facile, il y a quasi systématiquement cent pour cent de bonnes réponses. Aussi, moi qui aime bien la langue, j’ai pensé un moment proposer des jeux et des énigmes un peu plus sérieuses. Des choses à base du non-usage du subjonctif après « après que » ou à base de « c’est le matin que la rose est le plus belle », par exemple. Et puis je me suis abstenu.

En fait, je trouve ce genre de jeu assez puéril. Comme le dit très bien ma copine Samantdi, la langue ne doit pas être un outil de domination, elle ne doit pas être utilisée par « ceux qui savent » pour affirmer leur supériorité sur « ceux qui ne savent pas ». Elle doit servir à partager, à communiquer, pas à humilier. Quelle importance qu’une personne maîtrise ou ne maîtrise pas telle ou telle règle grammaticale bizarre et complètement oubliée ? Ce n’est pas ce qui rend son discours plus ou moins intéressant.

Le bon grammairien ne légifère pas, il constate. N’en déplaise à notre conception jacobine de l’État, ce n’est pas l’Académie Française qui fixe la langue, ce sont les centaines de millions de personnes qui la parlent dans le monde. Les Immortels peuvent toujours édicter des règles, si personne ne les respecte, ça ne sert à rien ; les dictionnaires peuvent toujours proclamer que « antidote » ou « appendice » sont des mots masculins, si la majorité de la population les utilise au féminin, alors ce sont des mots féminins. Mais c’est une idée mal acceptée : Maurice Grevisse, qui dans son célèbre Du Bon Usage avalisait des constructions normalement proscrites par l’Académie au prétexte qu’on les trouve parfois sous la plume de quelques auteurs, était qualifié de laxiste par les Ayatollahs du Parfait Français. Cette mode de l’orthodoxie orthographique est d’ailleurs assez récente ; quiconque a déjà feuilleté des ouvrages imprimés avant le XVIIIe siècle sait que le genre des mots et l’orthographe étaient à l’époque assez fluctuantes suivant les auteurs et les imprimeurs, et la Terre n’en tournait pas moins rond.

Bien sûr, je suis complètement schizophrène lorsque j’écris tout ceci, moi qui moque les présentateurs télé utilisant le conditionnel après « si » ; qui râle quand un collègue m’envoie un mail truffé de fautes ; qui renonce à lire certains blogs qui pourraient pourtant m’intéresser parce leur syntaxe me rebute ; ou qui suis amoureux de ce F à la fin de « clef » ou de ce tréma curieusement placé dans « ambiguë ». En fait, je pense que nous n’utilisons pas tous notre cerveau de la même manière. Je fais partie des gens qui se basent principalement sur la graphie pour comprendre l’écrit, je suis donc très handicapé dans ma lecture quand l’orthographe est hasardeuse ; mais ça ne m’empêche pas de concevoir que d’autres fonctionnent différemment et utilisent peut-être davantage les sonorités, ou le contexte, pour comprendre une phrase, et sont plus insensibles à la graphie. Tout le monde n’est pas obligé de vibrer à la prose de Victor Hugo, de même que tout le monde n’est pas obligé d’aimer la musique ou la peinture.

Est paru dans Le Monde cette semaine un article très intéressant sur la revendication féministe de supprimer la règle grammaticale qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin. L’argument est convaincant : cette règle de suprématie du masculin ayant été instaurée assez récemment pour des motifs purement sexistes, il n’est pas idiot de vouloir la supprimer maintenant que notre société a progressé sur le plan de l’égalité des sexes. Nous reviendrions alors à la règle qui prévalait auparavant, issue du latin et du grec, dite règle de proximité. Levée de bouclier généralisée dans les commentaires, bien sûr, de la part de tous ceux pour qui le français est sacré et intouchable. Comme si on avait parlé la même langue depuis Clovis 1er jusqu’à nos jours… Des pays comme le Brésil sont moins frileux que nous, qui réforment couramment l’orthographe de leur langue (suppression des doubles consonnes par exemple) pour l’adapter aux usages de la population.

À ces féministes, j’ai un peu envie de dire : chiche. C’est l’usage qui fait la langue, pas l’Académie. Appliquez la règle de proximité dans tous vos écrits, convainquez des maisons d’édition de vous suivre (il en existe déjà au moins une), des écrivains, des journalistes… Et dans une génération, l’usage s’imposera de lui-même. La preuve que cette « révolution » n'est pas si terrible, c’est que j’ai moi-même appliqué cette règle de proximité dans ce billet. Je suis quasi certain que personne ne s’en était aperçu jusqu’à cette phrase.

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