Tache aveugle

Épisode particulièrement flippant de Faites entrer l’accusé hier soir qui retraçait l’histoire d’un couple d’homos enterrés vivants à la Charité-sur-Loire. La circonstance aggravante d’homophobie n’a pas été retenue au procès et divers avocats, juges et enquêteurs ont martelé tout au long de l’émission qu’il n’y avait « pas le moindre mot, pas la moindre virgule d’homophobie dans tout le rapport d’instruction ». On aurait aimé entendre quelques arguments concrets à l’appui de cette affirmation surprenante ; mais hélas, on n’en apprendra pas plus.

Il parait effectivement établi que les victimes n’ont pas été tuées en raison de leur orientation sexuelle, que les assassins n’ont pas proféré à leur encontre d’injures à caractère homophobe, etc. Mais les choses ne sont pas si simples. Il existe des interactions complexes et réciproques entre les comportements des individus et les valeurs ayant cours dans la société où ils évoluent. En 1930 dans le sud des États-Unis, on lynchait infiniment plus de Noirs que de Blancs. Etait-ce raciste ? Oui. Est-ce qu’on trouvait ça raciste sur le moment ? Non. On affirmait le plus sérieusement du monde que tel individu avait été lynché parce qu’il était soupçonné de tel délit, et non parce qu’il était Noir. On se focalisait sur le caractère avéré de la cause (le délit) pour nier que la conséquence (la sanction) était différente selon la couleur de la peau. Il est fort possible que l’on se trouve ici dans une situation équivalente ; certes la motivation du crime n’est pas homophobe, mais le traitement exceptionnellement cruel réservé aux victimes frappe l’esprit et il est naturel de se demander s’il ne faut pas y voir une forme d’homophobie, pas forcément consciente et revendiquée, mais par exemple, culturelle.

Peut-être que les experts psychiatres ont exploré cette question. Peut-être qu’existent des éléments tangibles pour affirmer que l’homophobie est totalement absente de cette affaire. Mais le reportage n’en dit rien, du coup on s’interroge, d’autant plus que l’on ne sait pas d’où parlent les interviewés. C’est toujours important, de savoir d’où les gens parlent. Opprimer n’est pas qu'un mécanisme actif, c’est aussi véhiculer passivement des clichés, valider des normes sociales en ne s’y opposant pas, reproduire à l’identique des comportements sans se remettre en cause… Dans ces cas, l’oppresseur a rarement conscience d’en être un et son discours est donc éminemment critiquable lorsqu’il porte sur ceux qu’il oppresse, c’est à dire sur ceux qui se trouvent dans la tache aveugle de sa vision. C’est pour cette raison que l’existence des médias gays ou de l’Association des Journalistes LGBT n’est pas une lubie communautariste mais une nécessité politique. De la même manière qu’une femme aura du mal à accepter qu’un homme lui explique qu’une blague sexiste n’est pas sexiste, j’ai un peu de mal à accepter que des policiers hétéros, des avocats hétéros, des juges hétéros, des experts psychiatres hétéros, des journalistes hétéros, m’expliquent que ce crime n’est pas homophobe – même s’ils ont raison. Je les soupçonnerai toujours de ne pas avoir fait le tour de la question, de ne pas avoir exploré toutes les pistes, simplement parce que leur vécu et leur ressenti ne leur permettent pas cette exhaustivité dans l’analyse.

Revenons-en à notre double homicide. Je viens d’un milieu où l’échelle de valeur communément admise est en gros : hommes > femmes > animaux > putes > pédés. Mon cas est certes particulier (les cités du 93) mais je ne crois pas me tromper en disant que c’est une échelle de valeurs somme toute assez répandue. Par ailleurs, quiconque a lu un peu de psycho sait que l’un des moteurs des guerres, l’un des ressorts de la mentalité du combattant est de présenter l’ennemi comme n’étant pas un semblable mais comme étant un sous-humain ; ce qui lève toute barrière morale à son élimination. Enfin, les victimes dans ce crime ont été totalement déshumanisées, lentement enterrées vivantes (une heure et demi entre la première pelletée de sable et la dernière, ça laisse le temps à l’analyse et à l’introspection sur l’acte qu’on est en train de commettre…) sans que cela ne déclenche chez les assassins plus d’empathie et de considération que s’ils étaient en train de se débarrasser d’une vieille machine à laver. J’additionne tout ça et j’émets l’hypothèse que si les victimes n’avaient pas été homosexuelles, peut-être auraient-elles semblé plus humaines aux assassins, plus proches d’eux, plus digne d’empathie, et le traitement qui leur a été réservé aurait été différent. Je ne fais là que transposer un raisonnement que l’on retrouve typiquement dans les meurtres de prostituées, où l’assassin minore la gravité de son crime parce que la victime n’était qu’une simple pute et pas une vraie femme. Ce ne sont que des supputations de ma part ; je ne connais pas le dossier en détail. Je veux juste dire que balayer aussi péremptoirement la dimension homophobe de ce crime que l’a fait ce reportage, sans évoquer un minimum ce genre d’hypothèse, sans donner la parole à un spécialiste des minorités, je trouve ça un peu léger.

Au-delà de ça, je crois que cet épisode de Faites entrer l’accusé est traumatisant parce qu’il entre en résonance avec une peur viscérale de beaucoup de couples homos : se retrouver confronté à un déchainement de violence homophobe en provenance de son entourage. Il n’y a rien de plus out que de vivre en couple. Des dizaines de personnes constatent soudain que vous êtes pédés : les voisins qui vous voient habiter ensemble, le facteur qui connait les noms sur le courrier, le plombier ou le médecin qui passe à domicile, le gars à qui vous vendez des meubles sur eBay et qui vient les chercher chez vous, toutes les administrations publiques ou privées… Parmi tous ces gens, c’est mathématique, et c’est encore plus prégnant après les événements du printemps dernier, il s’en trouve cinq à dix pour cent qui vous considèrent comme pire que des chiens.

Alors on prie tous les jours pour que ça se passe bien quand même ; et on essaie de ne pas trop prêter attention à ce copain qui raconte qu’on a foutu le feu à sa porte en pleine nuit, à cet autre qui raconte qu’on a tagué « sale pédé » sur sa boite aux lettres, à ce couple de lesbiennes liégeoises persécutées autant par leurs voisins que par la police locale, ou aux couples de la Charité-sur-Loire qui finissent enterrés vivants.