Mémoires

Je n’ai pas connu le sida. Contrairement à beaucoup d’homosexuels de mon âge, je n’ai pas vécu de l’intérieur le pic de l’épidémie, je n’ai pas connu le combat contre la maladie, je n’ai pas enterré la moitié de mes amis. Tout simplement parce qu’à cette époque, je ne fréquentais aucun gay. Non par manque d’envie de le faire ; mais par ignorance totale des moyens par lesquels j’aurais pu en rencontrer dans ma banlieue perdue.

Dans mon milieu prolétaire, au début des années 80, l’homosexualité n’existait pas. Pierre Juquin, le plus progressiste et réformateur des communistes de l’époque, officiellement chargé de mener une réflexion sur l’homosexualité, l’avait déclaré quelques années plus tôt : les droits LGBT, c’est bien beau, mais ça ne concerne pas les ouvriers, donc le PCF ne s’en occupera pas. L’homosexualité n’existait pas non plus à la télévision, ou alors dans de rares débats systématiquement à charge et que mes parents ne me laissaient de toute façon pas regarder. L’homosexualité n’existait pas non plus à l’école, où pour ne pas traumatiser les enfants, des générations entières de profs ont été capables de parler de Rimbaud, Verlaine, Gide ou Yourcenar sans jamais évoquer leurs amours. L’homosexualité n’existait pas non plus dans les familles, où parler de sexe était déjà tabou et évoquer des sexualités alternatives tout simplement inconcevable.

L’invisibilisation est un cercle vicieux, surtout dans une société gouvernée par l’économie de marché. Comme elle fait croire (à tort) qu’il n’y a pas de demande, eh bien, il n’y a pas d’offre non plus. Dans les librairies de mon quartier, à la bibliothèque municipale : aucune revue, aucun ouvrage sur l’homosexualité. Dans les cinémas de ma petite banlieue : aucun film avec des personnages homosexuels. Pas encore de Minitel ni d’internet. Pour avoir accès à la culture gay, il fallait se déplacer à Paris. Quelques kilomètres à peine, mais des kilomètres infranchissables d’un point de vue sociologique. (Il y a des thèses à écrire sur la barrière que représente le périph’, tant du point de vue des parisiens qui ne veulent pas sortir que du point de vue des jeunes du 93 qui n’osent pas entrer.) De toute façon, à Paris, je n’aurais pas su où aller.

La seule image que j’avais de l’homosexualité était très négative. Elle tenait entière dans ce petit mot : « pédé ». J’y associais aussi le danger, suite à la réaction violente de mon père face à un reportage où l’on avait vu furtivement deux mecs s’effleurer la main, ou encore la réaction non moins violente d’un mec au sport qui avait repéré que je matais son entrejambe dans les vestiaires. Il y avait là une dissonance cognitive insurmontable. Je savais que j’étais pédé (comment je l’ai réalisé est encore un autre sujet !), je savais qu’être pédé était la pire abomination puisque je n’avais jamais vu personne l’être ouvertement, que le mot lui-même était une insulte, que la simple vue de deux garçons ensemble révoltait manifestement la Terre entière ; et pourtant je ne me sentais pas abominable moi-même, bien au contraire.

Je n’avais aucune piste pour répondre à mes questionnements. En discuter avec des amis, se renseigner, chercher des informations dans une bibliothèque ou auprès d’un prof, acheter Gai-Pied pour y trouver dans les petites annonces matière à contacter d’autres gays, tout cela me semblait hors de portée : cela aurait équivalu à révéler mon secret à des gens, proches ou inconnus, peu importe, tout le monde était forcément hostile dans mon esprit. J’étais seul, invisible, et je contribuais moi-même à l’invisibilisation. Même lorsqu’au lycée, ma prof d’espagnol (se doutait-elle de quelque chose ?) m’a emmené à Paris voir Le Baiser de la Femme Araignée, je n’ai pas osé lui parler.

Tout cela ne m’empêchait pas d’avoir des relations homosexuelles, d’ailleurs. Mais c’était extrêmement codifié. (Ça l’est toujours pour certains.) Il fallait paraitre viril, se défendre avec véhémence d’aimer ça, prétendre qu’on acceptait de le faire mais à contre-cœur, juste pour dépanner. Ou bien laisser croire qu’on le faisait juste parce qu’on avait bu. Dans tous les cas, se faire prier plutôt que de paraitre entreprenant. Faire passer ça pour un jeu entre potes, pas pour du sexe, encore moins de l’amour. Coucher avec un mec sans être soupçonnable d’homosexualité, tel était le numéro d’équilibriste qu’il fallait réussir à chaque fois. Ce n’était pas bien difficile en réalité. Deux mecs qui couchaient ensemble se tenaient mutuellement par un accord tacite : aucun des deux ne pouvait révéler les pratiques de l’autre sans que soient révélées du même coup les siennes, donc tout le monde se taisait. Invisibilité, encore et toujours.

C’est terrible d’écrire cela, mais l’arrivée du sida a eu une grande vertu : rendre l’homosexualité visible. Je me rappelle de la mort de Rock Hudson. D’un coup, les homos avaient une célébrité, un role model positif avec lequel s’identifier. Et inversement les hétéros réalisaient que depuis tout ce temps, ils avaient idolâtré un pédé. La dissonance cognitive changeait de camp. La visibilité n’a fait que s’amplifier ensuite, avec les opérations médiatiques d’Act-Up, les gay prides, la prise en compte des revendications LGBT par les Verts puis par toute la gauche, etc. Internet a définitivement rompu l’isolement des gays tel que j’avais pu le connaitre.

De cette époque, avant l’arrivée des trithérapies, je n’ai rayé qu’un seul nom de mon carnet d’adresse. Celui d’un collègue, dans une association d’éducation populaire où je travaillais au tout début des années 90. On ne bossait pas au même endroit, moi au siège social, lui dans une délégation de province, nous ne nous voyions que deux ou trois fois par an à l’occasion des assemblées générales et des réunions plénières. Je l’avais toujours trouvé attirant mais évidemment, convaincu de son hétérosexualité et craignant une réaction homophobe, je n’avais jamais rien tenté. Même la fois où nous avons partagé une chambre d’hôtel et où, persuadé que je dormais, il s’était levé en pleine nuit pour fumer une cigarette à la fenêtre, entièrement nu sous un rayon de lune.

Un matin en arrivant au boulot, on m’a annoncé sa mort. Du sida. Cela équivalait à un coming out posthume. Ainsi donc, le garçon sur lequel j’avais fantasmé était homo ! Et porteur d’une IST mortelle et incurable. J’ai mis quelques semaines à me remettre du choc. La mort d’un collègue, les plaisanteries douteuses des autres collègues découvrant son homosexualité, l’idée que j’avais eu sans le savoir quelqu’un dans mon entourage avec qui j’aurais pu enfin partager ce que je gardais secret depuis toujours, le souvenir de cette chambre d’hôtel où tout compte fait il aurait pu se passer quelque chose ; et la certitude que si tel avait été le cas, j’aurais été condamné à mon tour.

De mon vécu, je garde une certitude : la visibilité est fondamentale. Cent pour cent des difficultés de mon adolescence étaient liées à l’invisibilisation de l’homosexualité.

À chaque coming out de célébrité, plein de gens croient spirituel d’expliquer qu’on se fout de la sexualité des acteurs ou des chanteurs, que de nos jours, ce n’est pas important. À chaque manifestation homo, marche des fiertés gay, émission de télé avec des gays, compétition de sport labellisée gay, ce sont des accusations sans fin de communautarisme. Dans les deux cas, le message est le même : la société tolère l'homosexualité, mais à condition qu’elle ne se voit pas, qu’on n’en parle pas. Et ce message est tellement bien assimilé par les homos eux-mêmes que certains se conforment volontiers à cette injonction d'invisibilité, voire la propagent à leur tour.

Eh bien non. Nous sommes sortis du placard et nous ne sommes pas près d’y retourner. Parce que c’est une question de vie ou de mort.

L’invention de l’homosexualité

Plus ça va, plus je pense que la distinction entre homosexuel et hétérosexuel n’a pas de sens. C’est un concept inventé par les psychiatres au XIXe siècle, en plein mouvement hygiéniste, pour séparer le « normal » de « l’anormal », pour « pathologiser » des attirances que les bonnes mœurs de l’époque réprouvaient, autrement dit pour que la médecine confirme ce que la morale affirmait. (Mais aussi parfois l’inverse : ainsi Krafft-Ebing en 1900 militait pour la dépénalisation de l’homosexualité au prétexte qu’elle est une dégénérescence (sic) constitutive de l’individu et qu’on ne peut donc pas en être tenu juridiquement responsable.)

Le problème avec cette distinction binaire, avec cette idée qu’il existe une partie de la population qui est par essence homosexuelle et une autre qui est par essence hétérosexuelle, c’est que des exemples montrent tous les jours qu’elle est fausse. J’ai déjà écrit là-dessus alors qu’un ami me demandait la proportion d’homosexualité dans la population : on ne peut pas répondre à cette question, parce qu’on ne sait pas définir l’homosexualité. À la base, il est clair qu’il y a une attirance sexuelle plus ou moins marquée pour les individus de même sexe ; mais une fois canalisée par le social, il y a une infinité de façon pour que cette attirance s’accomplisse – ou pas. Certaines personnes sont très attirées par le même sexe mais ne passeront jamais à l’acte, d’autres sont peu attirées mais les circonstances et le hasard des rencontres feront qu’elles passeront à l’acte. Certains se définissent homos, d’autres se définissent hétéros mais parmi ceux-là, certains ont des relations homos, d’autres se revendiquent bisexuels… Personnellement, j’ai couché principalement avec des femmes avant 1999, et exclusivement avec des hommes depuis, mais je trouve parfois certaines femmes attirantes. Le faisceau des attirances possibles, une fois diffracté par le contexte social propre à chacun, donne un spectre infiniment large, à la fois dans les actes et dans les identités sociales revendiquées.

Pourtant, malgré cette évidence que le spectre est large et continu d’un extrême à l’autre, notre culture est tellement imprégnée de la dualité homo/hétéro que l’on essaie de tout réduire à elle, de tout expliquer par elle. C’est ainsi que fleurissent régulièrement des études, des articles, des reportages télévisés, sur les causes de l’homosexualité.

La science est une bien belle chose, une méthode imparable pour obtenir une réponse juste à une question précise. Mais elle ne garantit pas que la question soit bien posée, et si la question est idiote, la science ne peut guère fournir qu’une réponse idiote. Or les questions que l’on se pose et la manière dont on les formule sont biaisées par nos représentations culturelles. (Oui, y compris dans les sciences dites dures, mais c’est un autre sujet.) En l’occurrence, c’est ce qui se passe ici. On cherche dans la biologie ou la génétique pourquoi des gens sont homos et d’autres sont hétéros, alors que c’est un concept faux, inventé par des psys il y a un siècle. Ça n’a pas de sens.

Ce qui est intéressant, c’est que cette dualité homo/hétéro, aussi artificielle soit-elle, est néanmoins productive. L’oppression des LGBT, la culture underground qui en a découlé, les luttes pour les droits, notre représentation actuelle du couple homo, la gay pride, tout cela et bien d’autres choses encore découlent du fait que des gens, tout au long du XXe siècle, ont été désignés et/ou se sont revendiqués homosexuels. Ce qu’ils n’auraient pas pu faire cent cinquante ans plus tôt, simplement parce que le concept n’existait pas et que personne n’aurait eu l’idée alors de séparer les gens en deux catégories selon ce critère-là. On est complètement dans le performatif. Les études sur la sexualité font advenir ce qu’elles décrivent. Et j’en suis très content ! Autoriser les gens à se marier avec qui ils veulent, hommes ou femmes, conséquence et aboutissement d’une longue suite d’événements sociaux déclenchés initialement par l’idée qu’il existe des gens homosexuels par essence, est un progrès social incontestable.

Reste l’attirance pour des personnes de même sexe. Qu’elle soit acceptée ou rejetée, qu’elle s’accomplisse ou pas, qu’elle conduise l’individu à se revendiquer comme gay ou pas, elle est incontestable, et la plupart des homos racontent volontiers des anecdotes de leur petite enfance montrant à quel point elle est enracinée très tôt en nous. Mais d’une part, cette attirance ne présage en rien de la sexualité de l’individu, et de plus, aucune étude n’a jamais produit de résultat concluant sur ce sujet. Devant ce fiasco, la sociologue Odile Fillod écrit : « cette question est peut-être en train de devenir aussi inintéressante que celle de savoir pourquoi certaines personnes préfèrent le poisson au poulet ou les fraises aux abricots. »

Je suis bien d’accord et je dirais même plus : si on a cru un jour que cette question était intéressante, c’est juste parce que des psys ont arbitrairement classé dans les pathologies un comportement sexuel répandu.

Arbeit macht frei

Il y a des idées, on se dit qu’il faut quand même une sacrée dose de déni et de méthode Coué pour y croire. Le travail qui émancipe, par exemple. Je veux dire, le gars qui serre des boulons sur une chaine de montage huit heures par jour avec une pause de 9h42 à 9h57 et une de 15h15 à 15h29 parce que c’est tout ce que les syndicats ont pu arracher à la direction, l’agriculteur qui se lève tous les jours aux aurores et qui n’a jamais pris de vacances de sa vie parce que les vaches on peut pas les mettre sur off cinq semaines par an, les personnels médicaux qui font soixante dix heures par semaine avec chaque année plus de patients et moins de moyens, la foule des gens devenus des robots parce que le boulot a été vidé de sens par les procédures qualité, ceux qui sont pressurés par une hiérarchie idiote, ceux qui ressemblent à des zombies dans le métro, ceux qui se plantent devant TF1 tous les soirs parce qu’ils n’ont plus un soupçon d’énergie à consacrer à autre chose, ceux que le stress empêchera de toute façon de dormir de la nuit, ceux qui meurent à petit feu d’une maladie professionnelle et ceux qui meurent d’un coup d’un accident du travail, ça va quand même être assez gros à leur faire avaler, cette histoire de travail qui libère.

Le travail aliène, n’importe qui ayant occupé un emploi peu qualifié le sait parce qu’il l’a vécu dans sa chair, Marx a écrit sur la question, oh, pas grand chose, juste l’ensemble de son œuvre, et c’est un fondement du socialisme historique. Du vrai socialisme, celui des congés payés, de la réduction du temps de travail, de l’abaissement de l’âge de la retraite, bref, le socialisme du travailler moins pour aliéner moins.

Ça fait trois décennies que le PS n’est pas avare de trahisons, mais celle-là en est une fameuse : les trois quart des caciques du parti se sont convertis à la « valeur travail » et se sentent plus proche d’un Macron qui affirme sans sourciller que le travail rend libre et qu’il ne veut pas entendre qu’il y aurait des choses plus intéressantes à faire que travailler, que d’un Hamon qui parie sur la raréfaction du travail salarié.

Nier que le travail aliène est une condition nécessaire du capitalisme. Travailler c’est produire et posséder ceux qui produisent est la condition du pouvoir. Pour un dirigeant, pour un rentier, dont la qualité de vie dépend exclusivement de la force ouvrière des autres, faire croire à ces autres que leur travail les sert d’abord eux, les libère, les émancipe, c’est l’entourloupe nécessaire à leur maintien en haut de l’échelle. Pas étonnant qu’ils soient si nombreux à le clamer dans les partis politiques.

Travailler moins, ce n’est pas glander. (Et même si ça l’était, quelle importance ? Les premiers à trouver inadmissible qu’on pourrait être payé à rien foutre sont aussi les premiers à ne rêver que de ça.) Travailler moins, c’est avoir plus de temps libre, c’est à dire plus de temps pour travailler sur des projets qui eux, pour le coup, sont réellement émancipateurs, parce que choisis et non imposés par un sous-chef tyrannique, une direction, ou la réalité du marché. S’ils avaient pu travailler moins, mon grand-père ébéniste amateur hors pair aurait fabriqué des meubles, mon père aurait été éducateur sportif, ma mère aurait été peintre, et moi-même j’ai au moins quatre ou cinq idées d’activités non rentables mais ô combien enrichissantes sur le plan personnel.

En fait, l’intoxication idéologie est dans cette notion de rentabilité : on restreint le travail à ce qui rapporte de l’argent, parce que c’est ce dont les dirigeants, qui possèdent les ouvriers, ont besoin. N’importe quel patron vous dira à l’unisson du MEDEF que la contrepartie du travail est le salaire, juste le salaire, rien que le salaire. Mais la plupart des travailleurs savent que ça ne suffit pas. Le sentiment de faire des choses utiles, de s’enrichir sur le plan intellectuel, d’être reconnu, d’être valorisé, sont tout aussi importants. Et c’est justement ça que permet le travail libre, le travail non salarié, fabriquer des jolis meubles pour sa femme ou ses copains, fonder une association sportive pour les jeunes du quartier, exposer des toiles, écrire des bouquins ou développer du logiciel libre : s’accomplir personnellement.

Mille-feuille

On découvre que l’un des rédacteurs du Bondy Blog, un média qui s’intéresse aux discriminations dont sont victimes les habitants des banlieues, a tenu un compte twitter misogyne, antisémite et homophobe. C’est évidemment inacceptable, mais c’est aussi très banal. Militer contre une discrimination tout en commettant soi-même d’autres discriminations, c’est assez répandu.

L’intersectionnalité s’intéresse aux gens qui sont victimes de plusieurs discriminations à la fois. En tant qu’homo ayant un nom juif et une tête d’arabe, je connais particulièrement bien le problème, mais je pense que la plupart des gens sont concernés. Personne ne rentre dans une case, personne n’est défini par une caractéristique. (Notez la voix passive : car je ne pense pas que les gens se définissent, mais plutôt que la société les définit de force ; ce qui peut éventuellement se traduire par une réappropriation et une revendication identitaire, mais ça vient après.) Nous ne sommes pas monolithiques, nous ne sommes pas réductibles à une essence unique (le Noir, la Femme, le Pédé, le Gauchiste…). La multiplicité des histoires, des situations, des événements, des personnalités, donne un empilement de couches, souvent contradictoires, et chacun fait ce qu’il peut pour donner une apparence de cohérence à la surface.

Mais si les gens sont complexes et multi-couches, les associations, elles, le sont rarement. Il y a des associations de lutte contre l’homophobie, des associations de lutte contre l’antisémitisme, des associations de lutte contre les contrôles au faciès racistes. Mais je n’ai jamais vu d’associations de lutte contre tout ça à la fois. Ce qui fait qu’au sein d’une association pour la cause X, on rencontre souvent des gens qui à titre individuel sont contre (ou simplement indifférents à) la cause Y. Tant pis. On fait avec.

On m’a reproché sur twitter de me sentir proche de mouvements comme les Indigènes de la République, alors qu’une de ses fondatrices a théorisé l’homophobie dans un de ses bouquins, ou du camp d’été décolonial l’année dernière, alors que certains de ses participants ne sont pas connus pour leur sympathie pro-juive ou pro-gay. J’assume la contradiction. Ces mouvements luttent contre une discrimination spécifique, lutte avec laquelle je suis à cent pour cent d’accord, et j’essaie de ne pas faire trop attention à ce qu’à titre individuel, tel ou tel sympathisant a pu écrire sur un sujet qui n’a rien à voir.

Il y a des racistes chez les homos, des homophobes chez les musulmans, des islamophobes chez les juifs. Si on s’en formalise trop, on ne s’en sort pas : il nous faudrait autant d’associations de lutte qu’il y a d’intersections possibles, ce qui serait aussi irréaliste qu’inefficace. À la place, je fais le pari du progrès, le pari qu’à force de fréquenter la diversité au sein de chaque association, les gens réalisent leurs erreurs, remettent en cause leurs préjugés, et comprennent la convergence des luttes.

Délit de sale gueule

Le problème des contrôles au faciès est assez sensible pour moi. Je me suis plusieurs fois énervé sur internet contre des gens qui avaient la prétention de m’expliquer que ça n’existait pas (alors que j’en ai vécu des dizaines), ou que c’était normal (ça ne l’est pas), ou qui me reprochaient de ne pas être objectif alors que je les renvoyais vers des études établissant clairement l’existence de ces contrôles.

Le problème ne date pas d’hier. La police française a collaboré à la traque des Juifs pendant l’Occupation, elle a persécuté tous les gens ayant une tête de maghrébin pendant la guerre d’Algérie, les sinistres voltigeurs motocyclistes de Pasqua ont matraqué tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un étudiant dans les années 80, quiconque a habité en banlieue ces 30 dernières années sait que les jeunes Noirs et Arabes sont des victimes privilégiées de la violence policière. Par cette courte énumération, je veux dire que le problème n’est pas ponctuel ; il est systémique. Le profilage (racial principalement) a toujours existé et son usage est généralisé. Pendant longtemps, les gouvernements en ont réfuté les conséquences, aucun élu n’a abordé la question parce que critiquer les forces de l’ordre est tabou, la justice elle-même s’est montrée indulgente envers les rares policiers mis en examen. L’affaire Théo semble faire évoluer les choses, et c’est tant mieux, il est plus que temps ; mais on en reste encore à évoquer des « dérapages » ou des « bavures » comme s’il ne s’agissait que de quelques brebis galeuses, alors que c’est la politique de maintien de l’ordre dans son ensemble qui est en cause.

C’est aussi ce qui est gênant dans la déclaration de François Hollande. Il appelle à faire confiance à la justice, mais d’une part le problème est politique et ne sera pas résolu par la condamnation d’une ou deux personnes qui n’ont fait qu’obéir aux ordres (si condamnation il y a un jour), et d’autre part c’est précisément cette même justice qui est soupçonnée d’avoir failli dans nombre d’affaires précédentes : Rémi Fraisse, Adama Traoré, Zyed et Bouna, pour les plus médiatisées. D’ailleurs, l’État a déjà été condamné pour le comportement de sa police. Plutôt que d’agir, le Premier Ministre d’alors Manuel Valls avait simplement fait appel de la condamnation…

Personnellement, j’ai été adolescent dans les années 80 en Seine-Saint-Denis et je n’ai pas une tête de bon Français, ce qui m’a donné l’occasion d’expérimenter un petit échantillon des pratiques policières.

D’abord, il y a le délit de faciès lui-même. Le contrôle n’est pas motivé par votre comportement ou par l’existence d’indices tendant à faire penser que vous êtes en train de commettre un délit, mais juste par votre gueule. Au début, on ne s’en rend pas compte. C’est à la longue, en discutant avec des copains au lycée, que vous réalisez que vos potes blonds aux yeux bleus ne sont jamais contrôlés, quand bien même ils font les cons et auraient des raisons de l’être, tandis que vous êtes systématiquement contrôlés quand votre chemin croise celui d’une patrouille.

Parfois, les flics ne font même pas l’effort de s’en cacher. Il m’est arrivé de traîner dans la rue avec des potes et que des flics nous arrêtent pour ne contrôler que moi. Une autre fois, on se rendait chez des amis en banlieue lointaine, on était trois voitures à se suivre. Alors qu’on passait un barrage de police, les flics ont laissé passer les deux voitures de mes potes devant pour arrêter spécifiquement celle dans laquelle j’étais et n’ont contrôlé que mes papiers. Avec le temps, c’est devenu une blague récurrente dans le groupe d’amis que je fréquentais à l’époque : « Oh, voilà des flics, tu vas encore te faire contrôler ! » Là où la blague était mauvaise, c’est que la plupart du temps, c’était effectivement ce qui arrivait.

Je n’ai bien sûr pas tenu de décompte précis ; à certaines périodes, il pouvait s’écouler plusieurs mois sans contrôle, tandis qu’à d’autres moments, je pouvais être contrôlé plusieurs fois dans la même journée. En moyenne, disons que ça s’élève à environ une dizaine de contrôles par an. Entre l’âge de 15 ans et l’âge de 25 ans. Soit une centaine de contrôles d’identité dans ma vie. Et vous, vous en êtes à combien ? Zéro ? Un ? Deux ?

Le contrôle se passe parfois cordialement, mais c’est l’exception. En général, c’est tendu. Le tutoiement est systématique, le ton et le langage souvent méprisants. Par exemple, si vous êtes arrêté au guidon d’un deux-roues, vous allez être accueilli par : « alors, tu l’as volée où, cette moto ? » Au pied d’un immeuble, on va plutôt vous suggérer : « gagnons du temps, dis-nous tout de suite où est le shit. » Être accusé de tout et n’importe quoi en guise de premier contact, ça ne met pas franchement d’humeur coopérative… Du coup, l’agacement peut monter assez vite chez le contrôlé, ce qui ne fait qu’aggraver l'agressivité du contrôleur : fouilles, palpations de sécurité, menaces de nuit au poste « le temps de vérifier tout ça », etc. Autre outil d’humiliation, ressortir de vieilles lois oubliées. Une fois, une patrouille m’a arrêté alors que je circulais en vélo. Ne trouvant rien à me reprocher, les flics ont fini par me foutre une amende pour défaut de plaque d’identification. Car le saviez-vous ? À cette époque, tout vélo devait être muni d’une plaque métallique gravée au nom de son propriétaire. Vous avez probablement passé toute votre enfance à être hors-la-loi chaque fois que vous montiez sur votre vélo ; sauf que c’est moi qui ait eu l’amende.

Une autre fois, nous rentrions d’une soirée, j’étais très fatigué, j’avais passé le volant à un copain. Ses parents habitaient dans un de ces quartiers pavillonnaires où des rues se coupent à angle droit à perte de vue. L’avantage, la nuit, me racontait ce copain, c’est qu’avec la lumière des phares, on repère plus facilement si quelqu’un arrive de la droite à chaque intersection. Et à la seconde où il finissait sa phrase, une bagnole de flics déboula de la droite tous feux éteints. Le copain l’évita de justesse d’un coup de volant assez brusque pour nous envoyer sur le trottoir. Évidemment, on s’est fait arrêter aussitôt. « Alors, la priorité à droite, ça vous dit quelque chose ? Et vous roulez sur les trottoirs, en plus ? » Le pote s’excuse, explique qu’il ne les avait pas vu arriver parce que leurs phares étaient éteints. Les flics nient, assurent que leurs phares étaient bien allumés, que de toute façon ils font ce qu’ils veulent, ce n’est pas eux qui sont en cause mais nous, ils cherchent la petite bête, s’agacent parce que la voiture est à mon nom mais ce n’est pas moi qui conduit, d’ailleurs l’adresse indiquée sur la carte grise est à cinquante kilomètres de là alors qu’est-ce qu’on vient trainer par ici, etc. Heureusement cette fois-là, un appel urgent sur leur radio met fin à un contrôle qui s'annonçait long et pénible.

Autre soirée. J’avais déjà été contrôlé deux fois dans la journée. C’était l’été, nous traînions sur le parking du MacDo pour profiter de la fraîcheur du crépuscule en bouffant des sundae caramel, quand une voiture de patrouille pila juste devant nous. Les quatre portières s’ouvrirent de concert et quatre flics en jaillirent. Exaspéré par ce qui s’annonçait être le troisième contrôle de la journée, je plongeai ma main dans une poche pour en ressortir la carte d’identité qu’on allait certainement me demander, quand un des flics a paniqué et la main sur son arme, a commencé à me hurler dessus, m’intimant l’ordre de ressortir très très lentement la main de ma poche.

Je pourrais encore parler de la fois où les douanes ont démonté ma Supercinq sur le bord de l’autoroute à la recherche de stupéfiants, ou de la fois où nous avons passé deux heures au poste parce qu’on nous soupçonnait de rouler dans une voiture volée alors que ni le modèle, ni la couleur de ma voiture ne correspondaient à celle qui était recherchée (mais l’immatriculation était presque la même donc c’était suspect), ou de la fois où j’ai failli me planter en moto parce que pour m’arrêter la voiture de patrouille m’avait fait une queue de poisson, ou encore de la fois où ma mère a failli faire un scandale parce qu’un flic avait eu devant elle un comportement ostensiblement discriminatoire envers moi. Je pourrais aussi parler des anecdotes équivalentes survenue à mon père, qui a été jeune-avec-une-tête-d’arabe bien avant moi.

Ces histoires semblent anodines, mais leurs conséquences ne le sont pas. Leur répétition (je rappelle qu’on parle de plusieurs dizaines de contrôles injustifiés) entache profondément le rapport que les populations ciblées entretiennent avec les policiers. Les humiliations verbales, voire physiques dans certains cas, les verbalisations continuelles pour des délits insignifiants là où vos potes ne sont jamais contrôlés donc jamais verbalisés pour les mêmes délits, l’impunité des forces de l’ordre même lorsqu’elles dérapent manifestement, tout cela nourrit du sentiment d’injustice. Or sans approbation de l’action de la police, sans reconnaissance de sa légitimité, le pacte social s’effondre. Le ressentiment s’étend d’ailleurs à tout ce qui représente l’État : ce n’est pas un hasard si parfois, écoles, pompiers, agences locales de l’ANPE, sont aussi pris pour cible.

Le pire est que ces méthodes nuisent probablement à l’efficacité policière et sont donc contre-productives. Le travail d’enquête repose sur la communication avec la population, or dans ces quartiers, plus personne ne veut parler aux flics. Ces contrôles sont aussi un facteur déclenchant des violences, parce qu’ils maintiennent constamment un niveau de tension élevé propice aux dérapages. Sur Twitter, quelqu’un a eu cette phrase très juste : « Théo et Adama vous rappellent pourquoi Zyed et Bouna courraient. » Le plus grave est que ce climat de tension est voulu. Rappelons que Sarkozy a limogé un commissaire parce qu’il tentait de retisser le lien avec les jeunes en organisant des matchs de foot amicaux.

Comme toute discrimination, ces contrôles au faciès ont également des conséquences sociales. Comme on ne contrôle que des Noirs et des Arabes, on ne trouve que des délits commis par des Noirs et des Arabes, ce qui conduit plein de gens (y compris des magistrats, ce que je trouve terrifiant) à affirmer que les Noirs et les Arabes sont intrinsèquement plus délinquants, ce qui en un cercle vicieux admirable justifie de ne contrôler que des Noirs et des Arabes. De là une surreprésentation de ces minorités en prison. C’est une statistique stigmatisante, elle alimente les préjugés, le comble est qu’elle est même utilisée pour justifier le profilage racial qui en est précisément la cause. On le voit à chaque affaire : les commentaires des journaux sont remplis de gens qui pensent que tout de même, si ces jeunes ont la police sur le dos, ce n’est pas par hasard, « on » sait bien que cette population est délinquante, ils n’ont que ce qu’ils méritent.

Il y a quelques semaines, un éditorialiste disait en substance que « en plein état d’urgence, alors que nous sommes visés par la menace islamiste, c’est irresponsable de laisser sous-entendre que la police a un comportement raciste envers la communauté arabe ». Je pense personnellement que le profilage racial est bien plus irresponsable que le fait de vouloir le dénoncer, d’autant plus que jusqu’à présent, la dénonciation est restée assez inaudible. Ça va peut-être enfin changer, au vu du contexte électoral dans lequel se produit la dernière bavure.

À propos des contrôles au faciès : ce document et ce rapport. À propos des violences policières : ce rapport.

Des potimarrons

C’est l’hiver, il fait froid, les hommes et les bêtes ont faim. Nourrissons les uns et les autres avec un potimarron et un peu d’astuce.

Commençons par les oiseaux. Coupez un potimarron en deux. À l’aide d’une cuillère, enlevez les pépins, puis creusez la chair autant que possible pour obtenir deux coupelles. Oui, c'est excessivement pénible à faire, mais on n'a rien sans rien. Jetez les pépins, réservez la chair.

Dans une casserole, faites fondre doucement de la graisse végétale (genre margarine premier prix). En dehors du feu, incorporez un mélange de graines pour oiseaux du ciel. Versez le tout dans les coupelles de potimarron et placez au frais pour faire figer la graisse. Quelques heures plus tard, pratiquez trois trous au bord des coupelles, passez-y des ficelles, suspendez à un arbre (hors de portée des chats…), et voilà une mangeoire pour oiseaux cent pour cent naturelle !

Passons aux hommes. Placez la chair du potimarron précédemment réservée dans une casserole avec une carotte et une pomme de terre toutes les deux coupées en petits morceaux, couvrez d’eau, salez, ajoutez un cube de bouillon, portez à ébullition et faites cuire 15 minutes.

Mixez avec un morceau de beurre ou une cuillère de crème fraiche, décorez d’une branche de persil, et voilà un potage cent pour cent naturel !

Ne reste plus qu’à trouver quoi faire des pépins. Une idée ?