Quand le progrès marche à l'envers

Le Kindle représente la quintessence du contraire de ce que doit être une liseuse. C’est fermé, compatible avec rien, entièrement orienté vers la vente de contenu sous copyright, les fonctionnalités sont volontairement limitées par des choix commerciaux plutôt que par les possibilités de la technologie… Il y a même de la publicité.

Ce que j’attends d’une liseuse ? La même chose que ce que j’attends de mon lecteur MP3 : je charge dessus les fichiers que je veux, provenant d’où je veux, selon le moyen que je veux, ça m’en affiche la liste selon un classement logique, puis je peux lire n’importe quel fichier qui sera rendu de la même manière que je sois sur le lecteur de ma voiture, de mon téléphone, de ma chaine de salon ou de mon ordi portable. En fait, c’est ce qu’on attend tous de n’importe quel logiciel.

Ce que propose le Kindle à la base ? Je ne peux y charger que des fichiers dans un format propriétaire, venant de la boutique d’Amazon, ça m’en affiche la liste dans un ordre dont je n’ai toujours pas compris la logique et que je ne peux pas configurer, et le rendu est spécifique au Kindle (le même bouquin sur une autre liseuse a un aspect différent). Tout est orienté autour d’Amazon : tout passe par leur plateforme, il y a des bandeaux de pub pour vous vendre plus de bouquins et plus de services, il y a des options qui frôlent la vente forcée, genre l’achat automatique du tome N+1 quand vous avez presque fini de lire le tome N d’une série. Le système est inutilisable, même pour lire des œuvres libres de droits, si vous n’avez pas un compte, une carte bancaire et une connexion WiFi, ceci étant bien sûr un choix marketing et non une contrainte technique.

Certes, il y a moyen de contourner. Il existe différents outils permettant de convertir les eBooks classiques au format Kindle ; outils qui au passage rivalisent de lourdeur et d’anti-ergonomie. Ça ne fonctionne pas trop mal pour du texte simple, mais il y a des (mauvaises) surprises avec les mises en page plus évoluées. On peut ensuite charger le fichier obtenu par un câble USB ; mais alors, ces livres n’apparaissent plus dans votre bibliothèque, mais dans une section un peu planquée intitulée « Documents personnels ». Eh oui, pour Kindle, ce ne sont pas de vrais livres, puisque vous ne les avez pas achetés chez Amazon… Du coup, comme ce ne sont pas de vrais livres, un certain nombre de fonctionnalités n'y sont pas applicables, par exemple la synchronisation par réseau.

Le Kindle est un magnifique exemple de ce que le marketing numérique fait de pire : appâter avec un produit pas cher, mais en réalité tellement fermé et orienté que la plupart des usages qui semblent naturels et légitimes sont impossibles, au profit d’autres usages, plus rémunérateurs pour l’entreprise. C’est que le marketing vous arnaque en jouant dès le départ sur une ambiguïté : vous croyez acheter des livres ; en réalité, Amazon vous vend seulement un droit limité à lire son contenu. Limité, car si votre liseuse tombe en panne, du fait du format propriétaire et du fonctionnement en cloud, vous perdez les livres qui sont dessus, sauf à racheter un appareil équivalent ; de même si Amazon ferme, ou ne peut plus pour des raisons techniques, ou ne veut plus pour des raisons commerciales, proposer le service. En fait, Amazon qualifie de vente ce qui est une location, puis essaie de vous convaincre que c’est pour votre bien en vous vantant tout ce que ça permet de faire. Or le problème n’est pas tout ce que ça permet de faire de plus qu’un livre papier, mais bien tout ce que ça permet de faire de moins – sans aucune justification technique.

(Il est amusant de noter que l’industrie de la musique a tenté la même approche marketing à ses débuts, avec des formats audio propriétaires, des plateformes fermées, des DRM, des fichiers lisibles sur un nombre limité d’appareils, etc. Et ils se sont ramassés comme des merdes.)

Au delà de l’arnaque du client, au delà de l’expérience utilisateur calamiteuse, je trouve très décevant qu’un progrès technologique (car la liseuse est un énorme progrès, je ne pourrais plus m’en passer personnellement) qui devrait favoriser la diffusion et surtout la production de contenu, fasse en réalité tout le contraire. La vraie révolution du numérique et d’internet en particulier ? Tout le monde peut produire du contenu. Avant, pour publier de la musique, il fallait une maison de disques ; pour publier des textes, il fallait une maison d’édition. C’était justifié par des contraintes matérielles (presser un disque ou imprimer un livre n’est pas trivial), mais de fait, ça introduisait un filtre sur le contenu, les producteurs ayant tendance à ne produire que ce qui avait un intérêt commercial.

Maintenant, tout le monde peut produire du contenu. Ça a des conséquences immenses sur la société, sur la politique, sur le fonctionnement de la démocratie, sur l’économie… Par exemple, dans un domaine qui me touche particulièrement, le droit des minorités, un nombre hallucinant de textes essentiels ont pu être diffusés plus largement grâce au numérique et à internet. Dans le domaine de l’industrie, beaucoup d’entreprises ont pu concevoir des produits innovants grâce à des connaissances (des algorithmes, par exemple) accessibles sur internet. Dans le domaine de l’information, typiquement lors du printemps Arabe, nous avons tous constatés la supériorité et la réactivité des réseaux sociaux par rapport aux journaux traditionnels.

Avec les liseuses actuelles, on en revient à cette vieille idée dépassée qu’il y aurait quelques producteurs, qui savent ce qui est bon pour les masses, et des consommateurs, qui consomment bien gentiment. Amazon propose bien un système d’auto-publication permettant à n’importe qui de diffuser ses écrits ; mais c’est encore un système fermé, bien moins souple, moins pratique et moins universel qu’un simple ePub déposé sur un site web correctement référencé par les moteurs de recherche.

Enfin, je ne peux pas ne pas évoquer l’immense arnaque des éditeurs qui vendent au même prix un ouvrage papier, qui est un bien matériel épuisable, aux coûts de fabrication et de distribution incompressibles, et un ouvrage numérique, qui est un simple fichier réplicable à l’infini pour un surcoût négligeable. L’arnaque ne se limite pas au client d’ailleurs, mais s’étend aussi aux auteurs : j’ai ouï dire que certaines maisons, profitant de clauses stipulant des « droits de reproduction sur tous supports » sur des contrats signés il y a 20 ou 30 ans, à une époque où on n’imaginait même pas qu’un jour les liseuses existeraient, ressortaient de vieux ouvrages au format numérique sans reverser un kopeck aux ayants droits.

Avec Kindle, j’ai un peu l’impression que le progrès marche à l’envers. Mais j’ai bon espoir que la gamelle à venir, comme celle qui est tombée sur l’industrie de la musique, remette le progrès en marche dans le bon sens d’ici pas trop longtemps…