Insidieusement

La loi est la loi. Certes. Mais le zèle est le zèle et l’absence de zèle est l’absence de zèle, aussi. Or il semble avéré dans l’affaire Leonarda comme dans des milliers d’autres que l’administration française a tendance à être zélée surtout quand ça l’arrange, ce qui lui autorise une assez grande latitude dans l’application de cette fameuse loi qui est la loi. Qui du coup perd quelque peu de sa force et de son universalité. D’autant plus qu’en matière de droit d’asile, elle laisse déjà un large pouvoir discrétionnaire aux fonctionnaires. Les blogs d’avocats spécialisés dans le droit des étrangers, comme celui-ci ou bien sûr l’incontournable Maître Eolas, regorgent d’exemples de situations ubuesques auxquelles cela conduit. Par exemple, on pourrait s’étonner que l’administration refuse le droit d’asile à la famille de Leonarda parce qu’elle met en doute (avec raison) son origine kosovare, et décide donc de l’expulser vers… le Kosovo. Bref. La loi est la loi, mais la loi n’est pas toujours ni la logique ni la justice, loin s’en faut, et encore moins la morale. On pourrait dresser une liste longue comme le bras de chose illégales qui sont néanmoins morales et de choses immorales qui sont néanmoins légales.

Or, en matière de morale, nul doute que cette expulsion est choquante. C’est bien pour ça qu’elle a pris de l’importance médiatique, au point que le Ministère de l’Intérieur a réagit en allumant un contre-feu, publiant moult détails accablants sur cette andouille de père de famille. La manœuvre a parfaitement réussi. Alors qu’hier l’opinion publique désapprouvait l’expulsion d’une collégienne innocente, elle approuve aujourd’hui ce qui est implicitement présenté comme la reconduite à la frontière d’un délinquant. L’amalgame est pourtant grossier. La conduite délictueuse de ce monsieur n’a aucun rapport (juridique, logique ou autre) avec le refus de sa demande d’asile, et ne justifie pas non plus l’arrestation d’une collégienne mineure dans les conditions que l’on sait.

Oui, le père a menti aux autorités, bénéficié abusivement d’aides sociales, battu sa femme et ses enfants. Très bien ! Nous sommes sur le territoire français, qu’on lui applique les sanctions prévues pour ces délits dans le droit français : amende, prison, placement d’office de ses enfants, suspension des aides sociales, que sais-je encore, à un juge d’en décider. Penser que ces délits justifient une expulsion, c’est-à-dire une peine différente de la peine que subissent les Français coupables des mêmes infractions, je ne vois pas très bien sur la base de quelles valeurs humanistes et républicaines c’est défendable. De plus, et c’est là où je veux en venir, c’est l’exacte rhétorique du FN. L’amalgame utilisé par nos gouvernants de gauche pour retourner l’opinion en sa faveur a fonctionné grâce à un ressort idéologique d’extrême-droite. Je ne sais pas ce qui me désole le plus : qu’ils en aient eu l’idée ou que ça ait marché.

Je ne pense pas que Marine Le Pen arrive un jour au pouvoir. Par contre, cette affaire et plein d’autres montrent que les idées du FN sont banalisées, acceptées, intégrées par des gens venant de tout l’échiquier politique, de gauche comme de droite. L’immigration, par exemple, n’est plus matière à débat, l’affaire est déjà entendue : c’est devenu un problème à résoudre. On peut présenter tous les chiffres et toutes les études, prétendre le contraire est une opinion inaudible. Le FN n’a presque pas d’élu, mais il force les élus des autres partis à prendre position sur des questions clivantes, faussement présentées comme importantes. Le FN n’est pas au pouvoir, mais il impose ses sujets de débat, il produit du discours qui essaime. Insidieusement. On ne s’en rend pas compte, on se croit de gauche, on se croit progressiste et puis un jour, à l’occasion de l’expulsion d’une Leonarda ou du placement en foyer d’un gamin blond enlevé à ses parents bruns, on sort avec aplomb une bonne grosse connerie raciste.

Marine Le Pen : « La famille de Leonarda n’a pas vocation à rester en France. » François Hollande : « La famille de Leonarda n’a pas vocation à rester en France. » Voilà. Au plus haut de l’Etat, on est tombé dans le piège. À nous de ne pas y tomber aussi.